Archive for the 'Critique littérature' Category

Les meilleurs contes fantastiques québécois du XIXe siècle, par Aurélien Boivin

juin 11, 2011

Parution : 2001
Éditions Fides
Anthologie
358 pages

J’ai lu ça pour un travail de bacc. Je connaissais pas tant les contes fantastiques du XIXe, à part genre Rose Latulippe, La bête à grand-queue pis La chasse-galerie. J’étais curieux, parce que le XIXe, c’est riche en crisse pour la littérature fantastique : Mérimée, Maupassant, Poe, Hoffmann pis toute. Malgré tout, j’avais un peu peur, parce que notre XIXe siècle, c’est La terre paternelle, Jean Rivard le défricheur pis le gros terroir sale.

« Loups-garous, feux follets, diablotins et fantômes ont longtemps nourri l’imaginaire québécois. Cet univers a été habité par une multitude d’autres êtres surnaturels, tant maléfiques que bénéfiques, parmi lesquels on retrouve des hères, des bêtes à grand-queue, des revenant et des lutins. »

La liste des auteurs : Philippe Aubert de Gaspé fils, Alphonse Poitras, Louis-Auguste Olivier, Guillaume Lévesque, Charles Laberge, Paul Stevens, Philippe Aubert de Gaspé papa, Joseph-Charles Taché, Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice, J.-Ferdinand Morissette, Honoré Beaugrand, Wenceslas-Eugène Dick, Charles-Marie Ducharme, Louis Fréchette, Pamphily Lemay pis Louvigny de Montigny.

Critique

À moins d’être un catholique convaincu ou un étudiant en lettres, je sais pas trop qui pourrait apprécier ces contes-là. Personnellement, j’ai lu le recueil par curiosité : je voulais savoir un peu c’était quoi nos légendes pis notre folklore. Par intérêt documentaire, on va dire. Facque j’ai découvert des affaires le fun, comme qu’un loup-garou c’est, la plupart du temps, un gros chien noir avec des yeux qui flambent. Ça ou ben que tout le monde qui a l’air pas comme les autres, ben c’est probablement des sorciers. Ou ben que si on sacre trop, si on boit trop, si on fourre trop, ben le yable va venir nous pogner. Je niaise, mais j’ai appris plein d’affaires à propos des vieilles superstitions. L’affaire, c’est que presque tous les contes sont crissement moralisateurs. En gros, c’est la même structure que les films de slashers : transgression-punition. Dans L’étranger d’Aubert de Gaspé fils, Rose Latulippe danse le jour du mercredi des cendres avec un inconnu, tout ça devant son chum. Ben l’inconnu, c’est le yable, pis Rose vire folle. Dans Le loup-garou, Joachim se met chaud pis rate la messe de minuit; y devient un loup-garou. Dans Le fantôme de l’avare de Beaugrand, l’avare refuse d’ouvrir la porte à un voyageur un jour de tempête; y est obligé de revenir tous les jours de l’an pour offrir l’hospitalité à quelqu’un avant de pouvoir obtenir le repos éternel. Quand c’est pas des punitions, c’est Anyway, tous les contes sont imbibés de morale catholique beaucoup trop évidente. Ça a beau être l’esprit de l’époque, ça finit par gosser pareil, de voir à quel point le monde était brainwashé dans le temps.
Mais l’affaire la plus cool, c’est la langue orale de certains personnages. On dirait que back in the days, on était moins mal à l’aise avec la langue québécoise. À peu près la moitié des contes utilise le parler populaire, ce qui rend la lecture crissement le fun. Le meilleur de tous, c’est Fréchette, avec son personnage conteur, Jos Violon :

« Le Coq, qu’avait jamais, lui, travelé autrement qu’en berlot ou en petite cabarouette dans les chemins de campagne, avait pas tout à fait la twist dans le poignet pour l’aviron ; mais on voyait qu’y faisait de son mieux pour se dégourdir.
Avec ça qu’y devait avoir de quoi pour se dégourdir le canayen en effette, parce que, de temps en temps, je le voyais qui se passait la main dans sa chemise, et qui se baissait la tête, sous vot’respec’, comme pour sucer quèque chose.
Je croyais d’abord qu’y prenait une chique ; mais y a des limites pour chiquer. On a beau venir de la Beauce, un homme peut toujours pas virer trois ou quatre torquettes en sirop dans son après-midi.
Enfin, je m’aperçus qu’au lieu de prendre une chique, c’était autre chose qu’y prenait.
– L’enfant de potence ! que je dis, il va être mort-ivre avant d’arriver à Batiscan. Mais, bougez pas ! c’est pas pour rien dire de trop, mais j’cré ben que si le vlimeux avait besoin de s’exercer le bras, c’était toujours pas pour apprendre à lever le coude. »

Moi, Jos Violon, je le trouve crissement excellent. Rien que pour l’oralité, ça vaut la peine de lire les contes de Fréchette.
Ce qui est cool aussi avec le recueil, c’est l’intro par Aurélien Boivin. C’est un spécialiste du conte fantastique, facque c’est crissement le fun pour ceux que ça intéresse.

Verdict

Recommandé, pour ceux qui veulent découvrir le folklore québécois. Ou pour ceux qui savent pas encore que Honoré Beaugrand, c’est pas juste une station de métro.

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L’influence d’un livre, par Philippe Aubert de Gaspé fils

mai 18, 2011

Parution : 1837
Roman
135 pages

Officiellement, L’influence d’un livre, c’est le premier roman canadien-français. C’est aussi un roman gothique, selon plusieurs spécialistes.

« Profondément influencé par Le petit Albert, ouvrage d’alchimie qui décide du sort de sa vie, Charles Amand, cultivateur canadien rusé et avide, se fait fort de découvrir la pierre philosophale. De conjurations en sortilèges, d’apparitions diaboliques en meurtres, de naufrage en mariage, L’influence d’un livre foisonne en aventures inattendues. »

Résumé

Ça se passe dans les années 1820. Amand pis Dupont, son acolyte, vont à Port-Joli pour conjurer le yable dans le but de devenir riches. Sauf que Dupont est moins convaincu que son ami; au lieu de voler une poule noire comme Amand y avait dit, y l’a acheté, par peur d’aller en enfer. Facque Amand se résigne à invoquer le yable tout seul, en utilisant une main-de-gloire (la main désèchée d’un pendu) pis une chandelle magique (faite avec de la graisse de pendu pis du cierge pascal) qui s’éteint là où y a un trésor. Pendant ce temps-là, un peu plus loin, un meurtre est commis : Lepage, un homme cruel, tue Guillemette après y avoir offert de passer la nuit chez eux. Le lendemain, St-Céran (qui a croisé Guillemette quelques heures avant sa mort) trouve le corps sur la berge. Y soupçonne tout de suite Lepage pis y se rend chez eux avec une couple de personnes pour l’arrêter. Pendant la nuit de veille chez Lepage, le père Ducros raconte une légende, celle de Rose Latulipe, une jeune femme qui est devenue folle après avoir dansé avec le yable pendant le mercredi des cendres. On apprend ensuite que St-Céran est amoureux de la fille de Amand, Amélie, mais qu’y peut pas la marier avant de posséder une fortune. Facque St-Céran se pousse en ville pour étudier la médecine. Pour niaiser Amand, St-Céran y donne la main du cadavre de Guillemette pis une chandelle ben normale. En revenant chez eux, pis après avoir consulté une voyante, Amand arrive chez son oncle, là où y a plein de monde qui écoutent l’histoire du grand-père : dans son jeune temps, pendant qu’y était de garde sur une petite île déserte, y a vu le yable, pis depuis ce temps-là y a pu jamais sacré ni bu ni joué. Aidé par le marin Capistrau, Amand se rend à la caverne du cap au corbeau, où y aurait un trésor. Sauf qu’y se fait jouer un tour par deux étudiants qui cachent un trésor vide pis qu’y soufflent sa chandelle pas magique. Pendant une tempête sur le fleuve, Amand se fait pogner par un bateau pirate qui l’emmène sur l’île d’Anticosti, où y travaille pendant cinq ans. St-Céran finit par marier Amélie, pendant que Amand continue d’étudier l’alchimie pis le spiritisme.

Critique

Avant tout : on peut dire que c’est un roman gothique, mais c’est un peu tiré par les cheveux. Oui, ça parle de surnaturel, y a du morbide pis beaucoup d’aventures, mais on est loin du Moine de Lewis. Y a un meurtre, pis aucune manifestation vraiment fantastique. Amand se fait tout le temps niaiser par tout le monde, même le narrateur qui le décrit avec ironie, même si le meurtre est cool :

« il ressera involontairement le marteau, écarta la chemise du malheureux étendu devant lui et, d’un seul coup de l’instrument terrible qu’il portait à la main, il coupa l’artère jugulaire de sa victime. Le sang rejaillit sur lui et éteignit la lumière. Alors s’engagea dans les ténèbres une lutte horrible ! lutte de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se trouva corps à corps avec son assassin qui trembla pour la première fois en sentant l’étreinte désespérée d’un mourant et en entendant, près de son oreille, le dernier râle qui sortait de la bouche de celui qui l’embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu à la vie. »

Les seules traces de fantastique, c’est les deux contes incrustés dans le récit : L’Étranger pis L’homme de Labrador. Au fond, c’est ces deux histoires-là qui sont intéressantes, plus que le récit principal, qui s’étiole dans un trop plein de personnages pis d’aventures pas rapport. Dans les deux contes, c’est le deuxième qui est le plus cool : l’ambiance est vraiment creepy pis l’apparition du yable plus originale que dans la plupart des contes fantastiques de l’époque :

« Ce fut alors que je pus contempler cette figure satanique : un nez qui lui couvrait la lèvre supérieure, quoique son immense bouche s’étendît d’une oreille à l’autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les épaules comme celles d’un lévrirer. Deux rangées de dents noires comme du fer et sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un fracas horrible. »

Ça, c’est pas tout : y a aussi des petits hommes hauts de deux pieds avec des têtes de singes pis des cornes – ce qui fait un peu penser aux marmousets de Malpertuis. J’ai vraiment l’impression que ça ferait un bon court métrage, à condition qu’on l’actualise un peu (le gars puni par le yable pour ses péchés, ça pognerait pas ben ben astheure). Facque, en gros, faut pas lire ça si on s’attend à du gothique anglais du XVIIIe siècle.

Mais le narrateur est excellent. Comme dans les contes, y dit que son histoire est réelle, pas comme les histoires d’amour qui finissent trop bien. Encore comme dans les contes, le narrateur dit qu’y connait les personnages. Par exemple, il écrit : « Cette nuit-là il eu un songe. » Y renvoit à une note de bas de page qui dit : « Il l’a raconté lui-même à l’auteur. » Ça donne un ton le fun au récit.

Analyse

Tout le long, on a l’impression que le narrateur croit pas à ce qu’y raconte. Amand est montré comme un naïf qui croit tout ce qu’on lui dit à propos du surnaturel. Sa main-de-gloide pis sa chandelle sont fausses, y se fait niaiser par deux étudiants pis y croit ce que la voyante y dit :

« – Vous cherchez fortune.
– Oui; mais pouvez-vous me dire par quels moyens je cherche à y parvenir ?
– Tous les moyens vous sont indifférents, dit la vieille, pourvu que vous réussissiez.
– Elle a raison, se dit-il tout bas : Y parviendrai-je ?
– Oui; si vous avez du cœur, de l’énergie et de la force. »

De façon super évidente, le narrateur montre l’imprécision des « pouvoirs » de la voyantes pis la crédulité imbécile de Amand, le rendant ainsi ridicule. Même l’apparence physique de Amant est poche : « tout son physique annonçait un homme affaibli par la misère et les veilles. » Amant se met à soliloquer en disant qu’y est un visionnaire, comme si le narrateur voulait nous faire comprendre que sa vision du réel est distordue. Facque le narrateur se distancie des phénomènes surnaturels. Les seuls moments où le surnaturel est raconté comme vrai (dans les deux contes), le narrateur laisse le récit à un narrateur intradiégétique, comme si y voulait pas, lui-même, évoquer la réalité des esprits ou du yable. Y a un décalage entre le narrateur, qui croit pas au surnaturel, pis ses personnages, qui y croient. On peut conclure que c’est pas un roman gothique, mais un roman qui ridiculise le gothique en montrant l’inexistance du surnaturel, sauf dans l’esprit des gens simples.

Verdict

Recommandé. C’est pas le roman le plus le fun à lire, mais c’est quand même considéré comme le premier roman québécois, ce qui justifie qu’on le lise. Les contes sont intéressants pis le narrateur sympathique. Les personnages font rire par leur ridicule, ce qui rend la lecture agréable. C’est pas du gothique à proprement parler; c’est plus un discours sur le gothique.

Le parasite (The parasite), par Ramsey Campbell

avril 5, 2011

Parution : 1980
Roman
405 pages

Dans Anatomie de l’horreur, Stephen King dit que Ramsay Campbell, c’est un malade. Vu qu’y avait eu raison pour Shirley Jackson pis The haunting of Hill house, j’y ai fait confiance encore une fois. J’ai trouvé Le parasite dans une librairie de seconde main, pis le cover m’a complètement charmé, vous savez pourquoi.

« Que c’est-il passé cette nuit-là entre Peter Grace, le fondateur de la secte, et ses disciples ? Que comptait-il faire de l’enfant qu’on lui avait amené ? Nul ne le sait. Car on retrouva le cadavre de Peter, la nuque brisée, et ses disciples s’enfuirent, soulagés qu’il ait emporté son secret dans la tombe.
La théorie était pourtant d’une redoutable simplicité : lorsqu’on est capable de quitter son propre corps par projection astrale, on peut aussi pénétrer le corps d’un autre individu, à condition de dominer sa personnalité. Un très jeune enfant par exemple, est un excellent sujet…
« Un tel individu peut-il vraiment mourir ? » se demandait Rose qui se sentait étrangement impliquée dans cette sinistre histoire. »

Résumé

Facque c’est l’histoire de Rose pis Bill, un couple de profs de cinéma qui écrivent des livres ensemble, dans le genre de Gare aux patrouilles sodomites, une compilation des pires répliques au cinéma. Y vont rencontrer leur éditeur américain, Jack, à New York, où y rencontrent aussi Diana, une tireuse de tarot qui trippe sur les shits ésotériques. Rose se fait attaquer par un homme bizarre mais grâce à l’intervention de Diana, elle s’en sort avec rien qu’une poque sur la tête. Dans les semaines qui suivent, elle fait des rêves étranges pis elle a des genres de prémonitions. Avec l’aide de Diana, elle découvre qu’elle peut faire de la projection astrale, c’est-à-dire quitter son corps pi chiller n’importe où. Rose, pas certaine qu’elle aime ça, consulter un psychiatre, Colin, quoi est aussi son voisin. Sauf que Bill aime pas Diana pis ses niaiseries parapsychiques, ce qui cause des problèmes dans leur couple. Pis lors d’une rencontre avec un vieux réalisateur allemand, Rose entre en possession d’une lettre inédite de Hitler, dans laquelle il affirme avoir trouvé l’immortalité par la projection astrale, ou dequoi demême. Après ça, les visions de Rose se font plus fortes pis angoissantes, elle commence à avoir des hallucinations pis elle se sent suivie. C’est encore pire quand elle lit le livre Viol astral, conseillé par Diana. Elle apprend l’histoire de Peter Grace, un genre d’illuminé du XIXe siècle qui était obsédé par l’immortalité, peu importe son prix. Ses disciples pensent qu’y voulait s’incarner dans le corps d’un bébé naissant, mais y a pas de preuve, sauf un cadavre, celui de Grace. En attendant, son esprit serait pogné dans la maison où a eu lieu le rituel. Rose se sent en danger pis elle sait pu à qui faire confiance, surtout que Bill est de plus en plus distant. Blablabla.

Critique

Je peux pas dire que j’ai aimé ça, Le parasite. J’ai eu l’impression que y avait quelque chose d’accrocheur dans le début, pis ça me tentait de lire ce qui allait se passer. Mais à un moment donné, ça s’essouffle, pis le suspense se dilue pour appraitre à des moments un peu random. Le prologue nous donne pas mal le dénouement, qu’on voyait venir de loin. L’idée de ploguer Hitler, chu pas sûr. Comme si donner un ancrage pseudo-historique au surnaturel rendait ça plus crédible. Je me suis dit « Sérieux, ça se peut pas qu’elle ait l’âme d’Hitler en elle, ça serait ben trop n’importe quoi. » J’avais raison, parce que toute la patente d’Hitler sert pu à rien après qu’on ait entendu parler de Peter Grace. Mais bon, je pense juste que les histoires de voyages astraux me plaisent pas tant, à la base.
J’ai remarqué autre chose, qui m’a un peu tapé sur les nerfs : au début, lors d’une soirée chez Colin, un sud-africain émigré au Royaume-Uni. Un des personnages, nommé Des, chiale contre l’apartheid : « Ouais, c’est toujours le même putain de système, là-bas comme partout. On se constitue une classe ouvrière exactement comme on élève du bétail, en s’arrengeant pour qu’elle n’ait pas trop d’ambition. » Pi ainsi de suite. Ensuite, Colin défend l’apartheid : « Il est des peuples qui sont en mesure de brûler des étapes, mais pas les Noirs. La plupart d’entre eux vont même jusqu’à refuser une éducation obéissant aux critères de l’homme blanc. » C’est tellement colonialiste que c’en est terrible. Le problème, c’est que la blonde de Des vient s’excuser pour lui à Colin, comme si c’était lui qui était dans le tort, comme si l’auteur trouvait ça normal pis endossait le point de vu de Colin. Anyway.
J’ai trouvé que le couple Rose/Bill assez sympathique. Y étudient le cinéma, mais d’une façon ludique pis accessible, y s’entendent ben pis y écrivent ensemble. Y sont genre parfaits, mais pas gossant dans leur perfection. Pis quand leurs rapports se dégradent, c’est bien représenté pis assez progressif pour que ça soit crédible. Je me retrouvais dans Bill, parce que si ma blonde me parlait de voyage astral, je pense pas que je serais très patient. En tout cas, je me sentais ben mal pour Rose quand elle découvre que Bill l’a trompée avec une étudiante.
L’écriture de Campbell a quelque chose d’intéressant, notamment dans les descriptions. Stephen King dit que ses décors sont comme ceux qu’on peut voir dans un trip de LSD, ce qui est pas totalement faux :

« Rose se hâta de sortir du Centre d’Études sur la Communication : son sous-sol offrait l’aspect d’une ruche de téléviseurs bourdonnants et clignotants. Le monde opérait sa transmutation de fin d’après-midi. Les bâtiments de béton prenaient les nuances intimistes d’un feu couvant sous la cendre. Sur les tertres, les pelouses étaient rasées de près; chaque brin d’herbe accrochait séparément son rayon de lumière. Le lierre sur l’arrière des immeubles d’Abercromby Square était une cascade figée de flammes orange. Un ciel de givre cristallin voyait son azur insondable se teinter subrepticement de vert pâle. Rose n’aspirait qu’à rentrer chez elle pour faire le tri dans ses pensées. »

Toutes les descriptions sont originales pis utilisent – la plupart du temps – des images isolites. Des fois, on sent que c’est un peu forcé, à moins que ce soit la traduction, mais en général, c’est cool. Mais je vais revenir là-dessus.
Le roman fait pas vraiment peur. Le bout où Rose lit Viol Astral est un peu angoissant, pis quand elle est seule dans sa maison, on réussit à bien sentir sa peur. Ça empêche pas que ça soit un peu gros, toute l’histoire avec la secte, pis la confrontation finale avec Grace, le retournement de situation, pis l’autre retournement de situation. Y manque un petit quelque chose qui rendrait ça intéressant, à mon sens.

Analyse

Dans Le parasite, y a deux grandes lignes directrices qui mènent à l’horreur : d’un côté, y a la découverte en soi de quelque chose d’effrayant; de l’autre, la paranoia, comme dans Rosemary’s baby. On pourrait probablement interpréter la première comme le ressurgissement d’un épisode traumatisant de l’enfance en remplaçant le prologue par, mettons, un viol, ou dequoi demême. Ça aurait à peu près les mêmes répercussions sur le personnage. D’ailleurs, Rose avait pu aucun souvenir de ça, comme si elle avait refoulé un souvenir particulièrement troublant. C’est ben beau tout ça, mais l’autre piste me semble plus intéressante.
La paranoïa parcourt le roman du début à la fin. Rose devient de plus en plus méfiante pis elle se sépare de plus en plus des autres. Elle se met à imaginer du monde qui la suivent pis toute. Même qu’elle finit par s’aliéner son propre mari, avec qui elle s’entendant si bien au début. À la fin, quand elle est rendue seule, c’est là qu’elle découvre qu’elle doit se méfier aussi d’elle-même, parce que son corps porte un autre esprit que le sien, celui de Grace. On peut pas vraiment imaginer dequoi de plus terrifiant que de pu pouvoir se fier à personne, même pas à soi-même. Ça s’appelle la folie, ça. Mais si je trouve la paranoïa intéressante, c’est parce qu’elle transparait dans l’écriture de Campbell :

« Un coussin de vent s’appliqua sur le visage de Rose lorsqu’elle tourna au coin de Viktualienmarkt qui résonnait comme une volière du claquement des bâches abritant les étals du marché. Le vent tentait de lui couper le souffle, de lui tirer la tête en arrière par les cheveux; il s’introduisait dans ses manches, s’aggripait à l’ourlet de ses jeans, lui plaquait les cheveux dans la figure. »

Ici, on voit clairement que le vent est personnifié, comme si y était vivant pis doté d’une volonté propre. Pis cette volonté-là, ben elle essaie de faire chier Rose, elle est contre elle. Pis c’est pas juste dans ce passage-là : dans tout le roman, les objets sont décrits par personnification pis sont toujours – ou presque – montrés comme menaçants. Facque on a l’impression que le monde entier conspire contre Rose, ce qui est pas faux, finalement :

« Rose traversa la gare en courant. Une masse de gens tentait de lui bloquer la route : elle n’était pas une voleuse ! Leurs bagages étaient tapis à leurs pieds comme des chiens prêts à lui sauter aux mollets. Dans les hauteurs, la voix suave de la géante rebondissait : elle émanait sans doute d’une créature à la sollicitude aussi désintéressée que terrifiante. »

À un moment du récit, Rose réalise qu’elle agissait comme une folle depuis le début. C’est un des bouts les plus chokants, parce quand on est fou, personne nous croit (voire Shutter Island) :

« Inutile de se cacher la vérité; depuis l’aggression dont elle avait été victime à New York, la ressemblance de son comportement avec celui d’une folle n’avait cessé de s’accentuer.
Tout de suite ses souvenirs s’emboitèrent. L’artifice qui lui avait fait décrire, par lettre, à Diana, ses expériences en les attribuant à quelqu’un d’autre… n’était-ce pas un symptôme de schizophrénie ?
Récemment, n’avait-elle pas eu l’impression d’agir à la troisième personne ? Et qu’en était-il de sa paranoïa ? »

Tout le récit, pis surtout la fin, a des allures de délire paranoïaque. Même l’écriture, qui vient rendre tout ça angoissant.

Verdict

Pas recommandé. C’est trop long pour pas grand-chose, finalement. Peut-être qu’un autre de Campbell ferait l’affaire, mais pas celui-là.

Entre les bras des amants réunis, suivi de Contes de la nuit tombée, par Claude Bolduc

février 26, 2011

Éditeur : Vents d’ouest
Parution : 2010
Novela, Nouvelles
190 pages

J’avais ben aimé l’autre recueil de Bolduc, Les yeux troubles, facque j’avais hâte de lire celui-là, son dernier. La novela Entre les bras des amants réunis avait déjà été publiée dans L’Année de la science-fiction et du fantastique québécois 2000, en 2005. J’ai le recueil dans ma bilbiothèque depuis un boutte pi j’attendais le bon moment pour le lire. C’est faite :

« Une maison, c’est la sécurité. C’est aussi un signe de réussite, c’est même l’ultime refuge de qui cherche à s’isoler. Lorsque Jacques voit se présenter la chance de quitter son logement miteux et d’emménager dans une petites maison, SA maison, grande est sa confiance de laisser derrière lui la grisaille d’une vie ancienne.
Certes, la maison n’a rien d’un palace mais, déjà, il s’y sent bien. Bientôt s’estompent les mauvais souvenirs, remplacés par un bien-être qu’il ne se souvient pas d’avoir connu. Ici, tout est parfait. Curieux, tout de même, que les copains du vendredi semblent toujours s’inquiéter de l’état de Jacques. Il est si bien ici, avec son secret à lui, découvert au fond de la cave… Puisse la maison veiller sur lui longtemps encore, comme elle l’a si bien fait pour d’autres avant lui. »

Entre les bras des amants réunis

Facque c’est l’histoire de Jacques, en dépression depuis un an, qui s’achète une maison grâce à l’aide de son frère. Y sort enfin de son appart crade qui le rendait fou pi déprimé. Pour lui, c’est un recommencement, une chance de reprendre sa vie en main. Y décide d’arrêter de prendre les pilules que son docteur y avait prescrites – pas vraiment une bonne idée, en général. Anyway; ses amis Denis pi Jean-François viennent l’aider à déménager pi jouer leur classique game de Risk hebdomadaire en buvant de la bière belge. Le lendemain, Jacques découvre que la salle de bain est pas isolée par en-dessous, facque y décide de rénover la patente. En creusant dans la cave, y trouve une peau humaine.

« Cela n’avait aucun sens, c’était la chose lea plus impensable qu’il avait vue de toute sa vie, mais il semblait bien que ce fût un corps. Avisant un bout de planche par terre, il s’en empara et s’approcha de l’objet. Un corps. Une enveloppe de peau avec rien dedans. […] La forme sombre étendue près de lui, cette croûte sans âge et parchminée, vidée de tout par on ne sait quel procédé, avait été quelqu’un. »

J’ai été vraiment content de retrouver ce que j’amais aimé dans Les yeux troubles, c’est-à-dire les perversions sexuelles weird pi malaisantes. On devine assez facilement ce qui va se passer avec la peau, qui, d’ailleurs, est celle d’une femme. Hé oui, Jacques en tombe amoureux. Sauf que j’ai l’impression que ça arrive un peu trop vite, genre qu’on a pas le temps de bien comprendre comment Jacques sombre à ce point-là dans la folie. Autre affaire : j’ai pas trop aimé les moments où Jacques s’adresse à sa Belle; c’est trop explicite ou je sais pas. Je comprend que c’est une façon d’entrer dans la psychologie de Jacques, mais c’est un peu maladroit : « Tu vois, à toi, j’arrive à le dire et à l’expliquer, mais je n’y arrive avec personne d’autre. » On a quand même le droit, à la fin, à une vision grotesque pi délicieusement dégueuse :

« Jacques apparu subitement, tournoyant au rythme de la musique qui parvenait d’en haut, nu comme un ver, les yeux fermés, serrant tout contre son corps quelque chose de noir et luisant dont les excroissances flasques virevoltaient comme des guenilles autour de lui. Le sexe dressé de Jacques s’enfonçait dans la substance gluante, et sa dance frénétique répandait une odeur de décomposition dans la cave pendant que des lambeaux se détachaient de cette chose. »

Dans le genre tordu, on trouve pas mieux. Autre chose qui m’a plu : la dynamique entre Jacques pi ses amis. Même si des fois les dialogues sont pas excellents, en général, Bolduc a réussit à bien rendre la familiarité pi les interactions entre des vieux amis.
Mais j’ai eu un peu de misère avec certains aspects de l’écriture, tout particulièrement l’usage, selon moi abusif, des points d’interrogation pi d’exclamation. Mais bon, ça empêche pas d’apprécier quand même l’intrigue pi les personnages.
Quant à la fin, chu pas trop sûr. Elle a l’air bizarre, facque je pense qu’y faut plus chercher du côté symbolique pour l’expliquer.

Dès le début, on a un personnage malade qui prend des pilules pi qui décide d’arrêter. Ça ouvre déjà la porte à des dérapages qu niveau des perceptions de Jacques. Dans sa nouvelle maison, y fait son possible pour pas retomber dans son apathie d’avant. Sauf qui délaisse toute quand y trouve la peau, qui renvoit évidemment à son impression d’être un corps vide pi sans substance. Comme si y se reconnaissait dans cette peau-là, enterrée pi oubliée par tout le monde depuis trop longtemps. Le fait qu’y trouve la peau dans la cave est évocateur : la cave, c’est le passé, la plongée dans l’inconscient, dans les zones sombres de sa propre psychée – on a juste à se rappeller du roman gothique : dans la cave, on trouve des secrets qui sont cachés depuis longtemps. Tout le roman alterne entre Jacques qui devient de plus en plus fou pi sociopathe pi ses rencontres avec ses amis, qui sont là pour objectiver un peu le point de vue qu’on a de Jacques, parce que la narration en focalisation interne nous plonge dans sa tête à lui, faisant paraitre normal ce qu’y l’est pas pantoute – genre tripper sur une peau d’humain. Jacques fréquente de moins en moins le monde extérieur, même ses amis. Tout ce qu’y veut c’est être chez eux, donc dans sa tête, dans son délire. Son seul contact avec le monde extérieur, c’est la vieille madame, qui vient tuer ses amis quand y découvrent son sérieux problème mental. Comme si la vieille madame était une genre de garante de sa folie qui détruit la seule chance de Jacques de s’en sortir : ses amis. En les tuant, métaphoriquement ou pas, la madame vient enfoncer définitivement Jacques dans ses affabulations. Pi, à la fin, quand la madame dit à Jacques que la maison l’attendait pi qu’elle l’a adopté, pi que ses amis reviennent après la mort pour vivre avec lui, là, on doute pu que tout ça se passe dans sa tête. Au final, dire que la maison l’a adopté, c’est dire que Jacques a trouvé le lieu dans lequel il est bien; le problème, c’est que ça fait de lui un fou, un mésadapté social qui s’enferme dans ses délires. Certaines personnages sont juste pas faites pour vivre en société.

Les ténèbres

Nouvelle d’une page qui a le ton d’une convocation de démon. Quand même nice. Ça peut aussi servir d’entrée en matière pour le reste des nouvelles.

Le masque

L’histoire d’un gars qui passe ses nuits avec une gang de weirdos qui se livrent à des orgies pi des partys de toutes sortes. Le gars est obsédé par un certain Suchi, un gars qui semble porter un masque – on est pas sûr – pi qui suscite la confiance pi l’affection chez tout le monde. Sauf qu’on a jamais revu ceux avec qui y devient intime.
Écrite dans un style vague pi située dans une atmosphère bizarre, cette nouvelle-là constitue un traitement intéressant du theme de l’identité pi de l’altérité.

La traversée

Un gars remarque que presque tous les passants qui marchent dans la rue portent sur leur dos, sans s’en rendre compte, un genre de monstre.
Ça ressemble étrangement à un des Petits poèmes en prose de Baudelaire, tout particulièrement à Chacun sa chimère, avec une dernière phrase intéressante.

Le lendemain de veille

L’histoire tragique d’une vampire à qui on a prélevé les yeux à la morgue pour le don d’organe.
L’idée est bonne pi comique; le traitement est sérieux pi, en général, assez efficace.

L’œil de la lune

Envolée lyrique sur le mode de la complainte amoureuse qui finit abruptement.
C’est pas mal écrit, mais ça manque un peu d’intérêt, surtout la finale, qui semble un peu factice.

Il ne faut pas que je dorme

Les confidences d’un gars qui semble avoir la lourde responsabilité de guider les morts, qui, sans lui, ne saurait pas où aller.
C’est pas clair pi ça fait penser à The sixth sense, mais c’est ben écrit pi inquiétant.

L’horloge du grand Birimi

Un petit gars qui explore la cave d’un vieux monsieur. Y trouve une horloge grand-père supposément magique. Y entre dedans, pi y se rend compte que c’était vrai.
Une des moins bonnes du recueil. Trop convenue pi écrite sans grand enthousiasme, on dirait. Ça donne l’impression d’être là pour boucher un trou.

Dans la poubelle

L’histoire bizarre d’un gars qui se fait persécuter par sa poubelle, ou par quelque chose qui vit dedans.
Malgré le concept apparement grotesque pi risible, la nouvelle réussit à être angoissante. Une évocation étrange de la dépendance à l’alcool ou autre drogue ?

Un conte de whisky : hommage à Jean Ray

Un marin se rend dans un bar après un long séjour en mer. Le barman y sert un whisky au pouvoir étonnant.
Même si j’ai lu un peu de Jean Ray, je me sens pas assez connaisseur pour juger de la qualité du pastiche. Les thèmes me semblent corrects, mais pour l’écriture, je peux pas me prononcer.

Verdict

Recommandé. La novela est intéressante malgré ses défauts pi les nouvelles sont, pour la plupart, juste assez pas claires pour être intéressantes, chose que j’apprécie chez Bolduc.

La légende du Val Dormant, par Washington Irving

février 14, 2011

Titre original : The legend of Sleepy Hollow
Parution : 1820
Nouvelle
35 pages

Irving est aussi l’auteur du fameux Rip Van Winkle, le gars qui s’endort pi qui se réveille 20 ans plus tard. Burton s’est inspiré de The legend of Sleepy Hollow pour son film Sleepy Hollow.

« Alors qu’ils arrivaient au sommet d’une butte, et que se découpait contre le ciel la silhouette du cavalier – gigantesque, il était emmittouflé dans une cape –, Ichabod sentit son sang se glacer dans ses veines quand il découvrit que l’homme n’avait pas de tête ! »

En gros, c’est l’histoire d’un enseignant supersticieux, Ichabod, qui tombe amoureux de la plus belle fille du village, aussi convoitée par un douchebag genre Gaston dans Beauty and the Beast, Brom l’Osseux. Après une soirée passée chez sa chicks avec tout le village à se raconter des histoires de fantômes pi toute, Ichabod prend la route tout triste parce qu’y s’est fait rejetté. Sur le chemin du retour, y voit un grand cavalier qui le suit. Y remarque qu’y a pas sa tête sur les épaules pi qu’y la traine sur sa selle. Y finit par y lancer dessus. Ichabod crisse son cmap pi revient pu jamais à Sleepy Hollow.

Ça ressemble pas mal aux contes québécois de la même époque, genre canot volant pi bête à grand’queue. Ça met en scène la vie de village pi des personnages typés. On a affaire ici à un fantastique désamorcé, parce qu’on comprend à la fin que le cavalier pas de tête, c’était Brom qui voulait faire une joke à son rival. Le film de Burton a repris l’anecdote mais a pas mal changé l’histoire.

Étant un fan du film, je m’attendais à quelque chose de nice de la nouvelle, mais j’ai été déçu. Y a pas grand-chose à tirer de cette histoire-là, à part que c’est une légende locale mise sur papier par Irving. On a le droit à une morale dans les dernières lignes pi à pas vraiment de deuxième niveau à creuser.

Verdict : Pas recommandé. Un long build-up qui tombe à plat. Une anecdote, sans plus.

Brins d’éternité #28

février 12, 2011

Éditeurs : Ariane Gélinas, Carmélie Jacob pi Guillaume Voisine
Hiver 2011
108 pages

Comme le no.27, pi probablement tous les numéros déjà parus pi à paraître, la couverture est pas belle. Les illustrations à l’intérieur non plus, d’ailleurs. Mais bon. J’ai été triste de constater que y a beaucoup de SF dans ce numéro-là, pi pas beaucoup de fantastique. En fait, y a trois nouvelles fantastique. Le reste, les textes pi les articles, parlent tous de SF. Je vais me concentrer sur le fantastique.

L’âme sœur, par Martin Lessard

C’est l’histoire d’un humoriste pas connu de Québec qui apprend que son frère, avec qui y a pas parlé depuis quelques années, est mêlé à une affaire de meurtre dans un musée. La conservatrice du musée vient le voir pour y demander où y est, son frère, pi pour y parler d’une statuette qui « ensorcelle les hommes et décuple leur violence, leur sadisme. » Elle-même fait partie d’une fraternité qui veut protéger les hommes de cette statue-là. Le narrateur finit par trouver la statuette dans l’appart d’une fille avec qui son frère a couché, pi tuée aussi, d’ailleurs. Sauf que, quand y rentre chez eux, y trouve sa blonde pi la conservatrice du musée, qui sont pas si fines que ça.
Le début de la nouvelle m’a pas déplu. J’aimais le ton cynique du narrateur :

« C’était une petite scène d’humoristes pareille à des dizaines d’autres à travers la province […]. Je me contentais d’appliquer la « méthode ». […] Chaque semaine, vous lisez La Presse puis vous y apprenez par cœur quelques bons mots inspirés de Foglia et autres trucs bourgeois. […] Si le public est universitaire, vous avez même quelques boutades sur l’environnement. Le banal répertoire à tendance progressiste : juste ce qu’il faut d’engagé ! »

Sauf qu’après, ça se gâte. On se rend compte asser vite qu’on est dans un récit lovecraftien, avec une statuette puissante pi extraterrestre qui fait des affaires pas nices. L’auteur revoit toute l’histoire du XXe siècle en introduisant la statuette dans tous les conflits des 100 dernières années.
Le récit est entrecoupé de séquences en italiques qui racontent genre l’arrivée sur terre de la statuette, mais c’est crissement maladroit : « L’entité demeurait aux aguets. Certains petits mammifères démontraient une faculté à saisir des concepts simples, mais encore rien qui aurait suffit à supporter son pouvoir. Le temps n’avait aucune importance, elle ne désirait pas faire la même erreur. » Y faut jamais utiliser le mot Entité. Jamais.

Pi le dénouement est pas surprenant pi niaiseux : la grosse conspiration des méchantes féministes ou ché pas trop. Ça commence à me taper sur les nerfs, l’espèce de figure de l’homme tyranisé par sa blonde, comme si les gars avaient peur de l’émancipation de la femme des dernières décennies. C’est là dans L’âme sœur, c’est dans Les Invincibles, c’est dans Hangover. Pi là, c’est une confrérie de femmes qui veulent contrôler le monde. Come on.

Seidhr, par Marie-Claude Bourjon

C’est l’histoire d’une fille, Maya, qui se transforme en panthère, en loup-garou, ou dequoi demême. À la fin, elle découvre qu’elle a tué son amie.

C’est un récit fantastique classique : on a pas de preuves évidentes de la transformation, sauf à la fin, quand on apprend que la fille est morte d’une morsure au cou. Maya se rappelle pas d’avoir fait ça mais elle sait que c’est elle. Rien de ben nouveau.
C’est pas mal écrit : « Un parfum de lys l’enivre tandis qu’elle glisse une robe légère sur sa peau pâlie par la longue saison. Elle retient le rêve de la nuit avant qu’il s’échappe dans la fièvre du jour. » Mais c’est aussi un peu maladroit, surtout les bouts où Maya est transformée pi qu’elle chasse.
La chasse sauvage comme métaphore du lesbianisme ? Peut-être, compte tenu du fait que Maya a tué son amie pendant l’amour. Dans ce cas-là, sa transformation serait la manifestation physique de pulsions qu’elle refoule. D’où le feeling de liberté. Mais le désir refoulé est ressortit trop fort, causant le mort de son amie. On peut dire ça.
C’est pas mal toute.

Mécanique de ta disparition, par Thomas Geha

C’est l’histoire d’un gars qui nous raconte que sa blonde a disparue dans une rue bizarre pas loin de chez eux. Y la cherche pi s’ennuie d’elle. Y rencontre une fille qui a vu sa blonde disparaitre, aspirée dans un brouillard de démons pi d’animaux difformes. Des années plus tard, devenu un riche homme d’affaires, le gars achtète la rue au complet pour la rénover, en espérant retrouver sa blonde comme ça. En gros, c’est ça.

J’ai eu certains problèmes avec l’écriture. Juste les premières phrases : « Rennes est une belle ville. Une belle ville, oui, mais uniquement lorsqu’elle n’enlève pas les personnes que vous aimez. » Ou ben : « Tu es quelqu’un de toujours ponctuel. » Bref, de fois les phrases sont un peu maladroites.
Ensuite, la narration au Tu, ché pas pourquoi, mais j’ai pas aimé ça. Ça faisait trop romantique, genre complainte à une dame imaginaire, ou dequoi demême. Pi disparaitre dans un brouillard de bibittes bizarres, ça fait penser à La nuit des mutants. Y me semble que ça fitte pas avec le texte. Anyway.

La seule chose que je trouve là-dedans, c’est un gars qui vit une séparation amoureuse pi qui passe par-dessus. Au début y repasse toujours dans la ruelle, ensuite y passe à autre chose, pi enfin y revient dans la rue pi y la retape. Y a fait son deuil.

Verdict : Pas un grand numéro.

La confession de Lúcio, par Mário de Sá-Carneiro

février 3, 2011

Parution : 1913
Court roman
143 pages

Sá-Carneiro, comme on peut deviner assez facilement d’après son nom, est un auteur portugais. Y s’est suicidé à Paris en 1916, alors qu’y avait 26 ans. Y a laissé un roman pi quelques recueils de poésie. Personnellement, j’avais jamais entendu parler de pui avant de lire La confession de Lúcio.

« La confession de Lúcio – Lúcio Vaz, poète de vingt-trois ans, emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis – demeure d’une extrême modernité.
Lors d’une soirée à Paris, chez une étrange Américaine où l’entraine son ami Gervásio Vila-Nova, il rencontre Ricardo et sa femme Marta. Ami de Ricardo, amant de Marta, Lúcio va se perdre dans une passion destructice : « À travers sa jouissance, maintenant, c’était comme si, en baisers monstrueux, je possédais aussi tous les corps qui passaient sur le sien. » La disparition mystérieuse de Ricardo et Marta fera conclure au crime passionnel… mais Marta et Ricardo ont-ils une autre existence que fantasmatique ? »

Résumé

Ça se passe à Paris vers la fin du XIXe siècle, parce que dans le temps, Paris, c’était cool. Lucio, poète, pi Gervasio, sculpteur-dandy, sont invités à une soirée organisée par une femme dans le but de démontrer que la volupté est un art. Là, y ont droit à un genre de show de lumières, de musique pi de danse qui évoque la sensualité. Lucio rencontre Ricardo, un jeune poète portugais lui itou, pi y deviennent best friends. Facque y passent leur temps ensemble pi y se comprennent parfaitement, sans avoir besoin de rien s’expliquer. Ricardo fait part à son ami de ses difficultés en amitié; il serait incapable d’amitié, pi seulement de tendresse. Pas lontemps après, y repart à Lisbonne, pi Lucio reste tout seul. Par correspondance, y apprend que Ricardo s’est marié. De retour à Lisbonne, y rencontre la femme de Ricardo, Marta. Y finit par tromper son ami avec elle. Y comprend peu à peu que Ricardo le sait, pi que c’est pas le seul amant de Marta. Pi aussi, qu’elle est bizarre, Marta. Elle parle jamais de son passé, semble se crisser de se faire pogner par son mari, pi un jour, elle arrête de venir le voir. Vu qu’y trouve ça weird pi chiant, y retourne à Paris. Après avoir vu un livre de son ami Ricardo publié à Paris, Lucio, jaloux pi fâché, se pointe à Lisbonne pour gosser sur une de ses pièces qu’un metteur en scène influent veut monter. Là, Ricardo vient le voir pour y demander pourquoi y a pas donné de ses nouvelles. Pi là, j’arrête, sinon je casse un peu l’intrigue.

Critique

On est vraiment dans le fantastique avec La confession de Lucio. Mais c’est pas un fantastique épeurant, ni malaisant. C’est plus intriguant qu’autre chose, pi on veut savoir ce qui se passe. Ça commence comme un vrai récit fantastique :

« Mais je l’affirme encore une fois, et j’en donne ma parole d’honneur : je ne dis que la vérité. Peu importe que l’on me croie, je ne dis que la vérité, quitte à ce qu’elle soit invraisemblable.
Ma confession n’est qu’un simple document. »

Ça fait pas mal Lovecraft, même si la suite du récit a absolument rien à voir avec des dieux extraterrestres tentaculaires. L’étrangeté est amenée subtilement, peu à peu, tellement qu’on s’en rend même pas contre. Le fantastique est aussi étroitement lié à la psychologie des personnages, ce qui donne une grande profondeur au récit.
À la fin, on hésite entre la folie pi la réalité d’un fait impossible, classique hésitation fantastique énoncée pi imposée à tout le monde par Todorov. Pour une fois que sa définition s’applique :

« Arrivé à ce point, le lecteur devra au moins reconnaitre mon impartialité et mon entière franchise. En effet, dans le simple exposé de mon innocence, je n’éparge jamais aucune description de mes idées fixes, de mes apparents délires, qui, interprétés avec étroitesse, pourraient permettre de conclure, sinon à ma culpabilité, du moins à ma duplicité, ou – avec un degré supplémentaire d’étroitesse d’esprit – à ma folie. Je dis bien à ma folie, et je n’ai pas peur de l’écrire. Il faut que tout cela soit bien clair, car j’ai besoin que l’on m’accorde le plus grand crédit pour le final de mon exposé, tant il est mystérieux et hallucinant. »

Comme les personnages de Poe pi Lovecraft, Lucio expose clairement pi rationnellement des faits bizarres qu’on peut juste interpréter comme une manifestation de sa folie.

L’écriture de Sa-Carneiro est magnifique. C’est assez classique, mais super poétique pi très imagé. Y est aussi capable de décrire avec beaucoup de précision des phénomènes psychologiques complexes pi des concepts vagues qu’y rend faciles à comprendre. Y pose un regard lucide pi ironique sur le milieu artistique de son époque :

« Ah ! Comme Gervasio avait raison, comme j’avais ces gens-là en horreur – les artistes. Je veux dire, ces faux artistes dont l’œuvre se résume à leurs attitudes, qui s’écoutent parler, qui exhibent une sensibilité et des goûts compliqués, artificiels, irritants, intolérables ; et qui, enfin, ne font que spéculer sur ce qu’il y a de plus faux et de plus superficiel dans l’art.
Mais, dans l’incohérence intellectuelle où je me trouvais, une autre idée faisait jour : « Si je les détestait, n’était-ce pas finalement par jalousie et impuissance à faire comme eux ?
De fait, quelle que soit l’aversion réelle qu’ils m’inspiraient, je ne pouvais nier l’attirance pernicieuse qu’ils exerçaient sur moi. »

Analyse

Dans La confession de Lucio, le fantastique prend forme dans la personne de Marta, la femme de Ricardo, qui est elle-même une matérialisation des pulsions homosexuelles de Ricardo pi de Lucio. Ça, c’est presque explicite dans le texte. Mais quand Lucio apprend que Marta racontait tout à son mari, il se met à détester Ricardo :

« Je l’enviais de ce qu’elle m’ait appartenu… à moi, au comte russe, à tous les autres ! […] L’idée sanglante de l’assassiner me traversa l’esprit – il me fallait satisfaire ma convoitise et ma jalousie, c’était de lui qu’il fallait me venger ! »

Tout le récit fonctionne comme si le personnage de Ricardo avait fait sortir des désirs homosexuels réprimés chez Lucio, pi qu’y refuse de les accepter. C’est pour ça qu’y se met à haïr Ricardo, parce qu’y a déclenché ça chez lui. On apprend à la fin que Marta, c’est une création de Ricardo pour pouvoir vraiment communier avec ses amis masculins : par le biais de sa femme, il peut vivre la tendresse qu’il ressent avec ses amis mâles :

« Ce n’est qu’avec mon âme que je pourrais posséder les personnes pour qui je ressens de l’amitié – et ainsi satisfaire, c’est-à-dire rendre leurs sens à mes sentiments. »

Personnellement, je pense que Lucio a vraiment tué Ricardo parce qu’y s’acceptait pas en tant qu’homosexuel.

Y a beaucoup d’éléments qui rappellent les auteurs décadents comme Huysmans : les figures de l’androgyne, de l’artiste-dandy pi de l’éternel exilé, la vie spirituelle, le culte de l’Art, l’importance donnée aux sens, à la perception pi aux synesthésies, le goût du Mystère, etc.

On peut voir Marta pi tout le roman comme une métaphore de la création artistique. À un moment donné, Lucio se demande ce qui est la réalité pi ce qui l’est pas. Plus loin, y dit :

« Il me semblait vaguement que j’étais moi-même la fiction de mon drame, tandis que mon drame constituait la réalité. »

Le désir de Marta peut être envisagé comme le désir de produire une œuvre significative pi importante, pi l’autodafé des manuscrits de Lucio coincide avec l’abandon de Marta. Le désir cannibale de consommer, de vampiriser la femme pour y trouver sa force va aussi dans ce sens-là :

« Je n’avais plus qu’une idée : trouver à la surface de sa peau une morsure, une éraflure produite par l’amour, la trace de quelque amant…
Par un jour somptueux, je finis par lui trouver une grande tache sombre sur le sein gauche… Dans un élan furieux, j’y collai ma bouche et me mis à sucer, à mordre, à déchirer… »

Verdict

Recommandé. Du fantastique fucking ben écrit pi maitrisé. La confession de Lucio offre une intringue le fun pi une profondeur d’interprétation qui en font une œuvre intéressante pi intrigante.

Rapaces

janvier 29, 2011

Scénario : Jean Dufaux
Dessins : Enrico Marini
Lettrage : Simone Deschler
Sortie : De 1998 à 2003, L’intégrale en 2009
4 tomes

Une bédé française de vampires qui est sortie avant que la folie des vampires s’empare du monde. Je m’attendais pas à grand-chose mais je me disais que ça faisait longtemps que j’avais pas lu une bédé.

« RAPACES, c’est le royaume de la nuit, là où les miroirs ne réfléchissent plus d’images, à l’heure des rencontres improbables… et mortelles.
Rencontre de VICKY LENORE avec son passé, sa famille et le couple maudit qui investit, ébranle la ville entière, Drago et Camilla. Lenore plaira au frère et à la soeur jusqu’à basculer de l’autre côté du miroir…
Rencontre de AZNAR AKEBA avec le maître de la ville, de cette secte étrange qui s’arroge tous les pouvoirs. Aznar investi d’une mission, retrouver les RAPACES afin de les détruire.
Rencontre enfin des RAPACES avec leur passé. L’Espagne au temps de l’inquisition.
A l’heure où des mutations détestables entraînent toute une caste vers les arcanes du pouvoir.
Passé chatoyant, flamboyant, baroque en opposition avec la rigidité, le noir et le rouge de la ville.
Une ville envahie par les RAPACES…
Une ville où les humains n’ont plus le choix : il faut résister ! »

Résumé

Deux policiers, Vicky Galore pi Spiaggi, enquêtent sur une série de mort bizarres : les cadavres sont retrouvés avec une épingle plantée dans un kyste derrière l’oreille droite pi sur le mur, c’est écrit en lettres de sang « Your kingdom is doomed ». Les meurtres se multiplient, tous pareils, pi touchent toute l’élite de la ville de New York. Vicky découvre que son chum, policier lui itou, a un kyste derrière l’oreille pi qu’y est une taupe au service d’une organisation crissement vaste pi toute. Finalement, les kystes derrières l’oreille sont un signe de l’affaiblissement d’une ancienne race de vampires qui, au XVIIe siècle, a décidé d’arrêter de chasser des humains pi s’intégrer à eux pi les asservir sans qu’y s’en rendent compte. Sauf que : Drago pi Camilla, les Rapaces, sont des descendants de Don Molina, le seul vampire qui avait refusé de se fondre aux humains pi qui refusait de renier sa nature de chasseur. Les vampires se font tuer un après l’autre pi y sont en tabarnaque. Facque y vont trouver le fils illégitime de Drago, Akeba, pour y donner l’épée des Molina, seule arme qui peut tuer les Rapaces. À travers tout ça, Vicky pi Spiaggi essayent de renverser le complot. Je m’arrête là, parce que ça pourrait être long.

Critique

Pour être ben honnête, les histoires de vampires qui vivent avec les humains (genre True blood, Twiligh, Daybreakers, etc.), ça commence à me taper ses nerfs en crisse. Ça revient tout le temps au même. Pi les Rapaces ont le look aristo-vampire-sexy-geek, comme toujours. Drago pi Camilla sont habillés en cuir rouge, avec des capes pi toute. Pi Vicky est tout le temps habillée aik des jupes courtes pi des huges décollettés. Pi y a plein de scènes de lesbiennes vampires. Comme ont dit, y a geek sous roche. C’est quoi ces fantasmes-là, qui reviennent dans tout plein de bédés ?
Bon. Dans Rapaces, y a de l’action en masse : des meurtres, du sexe (lesbianisme pi inceste), des revirements de situations, des péripéties pi des reconnaissances aristotéliciennes, pi toute. L’intrigue se noue pi se dénoue à un rythme incroyablement rapide tout en passant par plein de sujets qui sont plus ou moins cohérents d’un tome à l’autre.
Les dialogues sont pas vraiment bons, pi les personnages superficiels pi creux. L’intrigue est très peu originale : l’idée du complot à grande échelle est pas nouvelle. Les dessins sont pas le yable non plus. Des fois, j’avais l’impression de voir des méchants de Disney, surtout Drago, avec son gros menton pi sa shape impossible. On est loin de la qualité d’Enki Bilal, mettons.
Pi c’est pas du fantastique, ni de l’horreur; comme Daybreakers (pi c’est pas la seule ressemblance), c’est de l’action.

Analyse

Au début, je trouvais que ça s’enlignait pour dequoi de crissement conservateur pi réactionnaire, genre « Le changement c’est mauvais; y faut continuer à vivre comme on l’a toujours fait. » Parce que c’est ça : les Rapaces tuent tous les vampires qui ont abandonné le mode de vie traditionnel de prédation. D’un côté, les méchants progressistes, pi de l’autre, les bons soldats de la tradition. Mais à la fin, alors que Vicky est devenue une Rapace, elle se détourne de Drago pi Camilla en disant « J’ai choisi d’être libre. » Ce qui montre que la réflexion individuelle doit l’emporter sur la simple répétition aveugle des choix de vie imposés par la tradition. Autre image évocatrice : encore à la fin, le master vampire se fait tuer par une gang d’enfants révoltés. Le jeunesse a le pouvoir de changer le monde pi prendre son avenir en main. Sujet qui est toujours d’actualité, particulièrement maintenant, avec ce qui se passe en Tunisie, en Égypte pi au Yémen.

Verdict

Pas recommandé. Même si c’est pas long à lire, c’est quand même une perte de temps. Y a rien de nouveau là-dedans pi ça laisse complètement indifférent.

L’indésirable (The Little Stranger), par Sarah Waters

janvier 15, 2011

Éditeur original : Virago Press, 2009
Traduction française : 2010, par Alain Defossé
Éditions Alto
572 pages

J’ai trouvé ce titre-là dans La Presse, cahier Suggestions de cadeaux de Noël. C’est pas ben glorieux, mais bon. Un livre de maison hantée récent pi ben critiqué, ça se refuse pas. Surtout pas avec des commentaires demême : « Un conte délicieusement hanté par l’esprit de Henry James et celui d’Edgar Allan Poe. Une histoire de revenants pleine de grâce et d’intelligence. » C’était parfait pour aérer mes lectures du temps des fêtes.

« Hundreds Hall n’est plus que l’ombre de lui-même ; depuis longtemps les glaces ternies ont cessé de refléter ces fêtes qui animaient le manoir au temps de sa splendeur. Victime elle aussi des ravages de la Seconde Guerre mondiale et des tensions qui déchirent le tissu social de l’Angleterre, la famille Ayres, qui habite Hundreds depuis des générations, est abandonné à son triste sort. Malgré la débâcle, la mère tente de cacher son infortune tandis que le fils, blessé au combat, peine à assurer la relève, aidé par sa sœur, Caroline, une femme vive et indépendante.
Venu un jour s’occuper d’une domestique souffrante, le docteur Faraday, qui a connu enfant la belle époque du manoir, se lie bientôt d’amitié avec la famille. Il sera avec elle témoin d’une succession d’évènements de plus en plus effrayants. Se peut-il que les Ayres, hantés par les souvenirs d’une vie révolue, soient aussi tourmentés par une autre présence rôdant dans les corridors de Hundreds Hall ? »

Ça fait beaucoup penser à The house of seven gables (Nathaniel Hawthorne). Là aussi, c’est l’histoire d’une famille aristocrate sur son déclin. Là aussi, c’est très lent pi le fantastique reste en arrière-plan. Pi là aussi, y a une belle finesse psychologique. Dans les deux romans, les personnages sont tout petits comparé à la maison, qui est montrée comme dominatrice. Comme le chronotope du château gothique – merci, Bakhtine -, la maison garde des traces pi des souvenirs des différentes époques qu’elle a traversé, devenant un lieu où les temporalités se mélangent. Fini, la comparaison.

C’est vrai que c’est très lent. Ça prend plus de 150 pages avant que dequoi de bizarre arrive, pi un autre 100 pages avant qu’une deuxième affaire bizarre se produise. Mais c’est essentiel, d’après moi, de bien connaitre les personnages pour qu’on puisse vraiment entrer dans l’histoire; ça rend l’intrigue ben plus intéressante si on a l’impression d’être proche d’eux.

Facque ça prend du temps à démarrer, pi une fois démarré, ça reste assez discret, un peu à la Haunting of Hill House (Shirley Jackson). La maison est pas hantée par des spectres, elle est pas construite sur un cimetière indien pi personne est harcelé par un démon :

« – Des poltergeists ! Dieu du ciel ! Pourquoi pas des vampires, ou des loups-garous ? »
Elle secoua la tête, agacée. « Il y a un an, j’aurais réagi de la même manière. Mais ce n’est qu’un mot, n’est-ce pas ? Un mot pour désigner une chose que nous ne comprenons pas, une sorte d’énergie, ou une somme d’énergie. Ou bien quelque chose qui est en nous. Je ne sais pas. Ces auteurs, là : Gurney et Myers. » Elle ouvrit l’autre livre. « Ils parlent de fantasmes. Pas de fantômes. Et les fantasmes font partie de l’individu. »

Mais, même si le fantastique pi l’horreur sont pas explicites comme dans du Stephen King, la gradation dans les évènements réussi à nous angoisser. D’ailleurs, toutes les affaires bizarres sont racontées par le narrateur, qui les a pas vus mais se les ai fait raconter par quelqu’un d’autre. Ce qui vient miner un peu sa crédibilité pi qui laisse place à l’interprétation rationnelle de la maladie mentale héréditaire – un classique. Mais à chaque fois, les récits des phénomènes inexpliqués sont efficaces pi intriguants. Ça fait pas vraiment peur, mais ça donne une genre d’impression de menace qui plane sur tout le roman.

Waters réussi à faire de son personnage principal, le Dr Faraday, un vrai être humain, complexe pi pas toujours parfait, pi à le rendre attachant. La narration à la première personne nous donne le point de vue du docteur sur toute l’affaire, évidemment filtrée par sa subjectivité pi son rationalisme scientifique. Facque on a accès à son intériorité, pi ses réflexions pi ses émotions sont vraiment subtiles pi bien rendues par l’auteure. Y pose aussi un regard assez cynique sur la société de son époque (l’après 2e Guerre) qui transparait dans sa lucidité dans le domaine des relations sociales pi interpersonnelles. Le style de Waters a rien d’éclatant, mais y est classique, sobre pi efficace.

La fin est ambigue. On sait pas trop si on doit croire ou pas, mais on saura jamais. Les dernières dizaines de pages sont tellement tragiques que j’y croyais pas. J’ai vraiment été surpris par le dénouement, que j’ai trouvé cruel pour le Dr Faraday, pi aussi pour le lecteur. Tragique, c’est le mot : c’est comme si le destin s’acharnait sur les Ayres pi qu’y peuvent rien faire pour s’en sortir. Les dernières phrases semblent proposer une interprétation, ou peut-être plus une piste d’explication, mais rien de vraiment clair.

Verdict : Recommandé. Malgré quelques mini-longueurs, c’est une lecture intéressante. Les personnages sont bien développés, l’intrigue bien amenée pi le fantastique juste assez subtil.

Le fantastique même : une anthologie québécoise

janvier 10, 2011

Éditeur : L’instant même, sous la direction de Claude Grégoire
Parution : 1997
Nouvelles

Chu tombé sur ce livre-là par hasard en tchèquant la section Fantastique – que tout le monde semble confondre avec fucking Fantasy – à la librairie. C’est une anthologie qui réunit pas mal d’auteurs québécois. Je vous donne la liste : Jean-Paul Beaumier, Bertrand Bergeron, Roland Bourneuf, Hugues Corriveau, Michel Dufour, Danielle Dussault, Jean-Pierre Girard, Christiane Lahaie, Sylvie Massicotte, Claude Mathieu, Pierre Ouellet, Jean Pelchat, Gilles Pellerin pi Claude-Emmanuelle Yance.

« Si le fantastique et la nouvelle font bon ménage, c’est probablement que la brièveté de la nouvelle convient parfaitement à la stratégie par laquelle le récit fantastique piège le personnage. Claude Grégoire observe que depuis une dizaine d’années plusieurs des nouvellistes québécois les plus actifs ont ajouté leur voix dans le sillage de Kafka, certain d’entre eux offrant cependant, en contrepartie au piège, une évasion, un espace où le point de contact de l’irréel et du réel ne semble plus susciter de problème. Il nous présente ici ces auteurs qui vont et viennent aux confins de ce que l’on tient pour la réalité. »

Le recueil s’ouvre sur une courte introduction de Claude Grégoire dans laquelle il retrace les origines du fantastique au québec et explique les différences entre le fantastique canonique (« classique dans son respect de la dialectique conflictuelle du réel et de l’irréel ») et le néo-fantastique (« davantage tributaire du réalisme magique, sans qu’il s’agisse de récits merveilleux »).

Le fantastique est donc pas utilisé ici comme synonyme de « horreur »; c’est, au-delà de l’ambiguité de Todorov, la rencontre de notre réalité avec quelque chose qu’on ne connait pas. Pas de vampires, ni de zombies; on nage en plein mystère pi le fantastique s’incarne dans une étrangeté polymorphe mais commune à toutes les nouvelles. En résumé : ça plaira pas aux fans de Stephen King. C’est subtil, en douceur pi implicite.

Si les nouvelles sont toutes différentes, y a quand même un élément commun : le style. C’est jamais une écriture neutre ou platte. Chaque auteur a un style intéressant qui se rapproche parfois du poème en prose. Certaines nouvelles sont tellement dans l’abstrait pi privées de référent clair que j’ai vraiment pas embarqué. Le style est trop dense pi y a pas – ou presque – de récit. Exemple :

« Je m’étais levé avant l’aube. Il fallait – pour que ça se passe – que le regard précède de quelques heures ce qu’il voit, peut voir. L’obscurité se dissiperait avant le dernier rêve éveillé : illuminant le regard de cette dissipation où il fera place à toutes les illusions du jour. »

C’est ben écrit pi toute, mais ça se lit mal, parce qu’y pas de narration. Pi ce que je voulais lire, en achetant ce livre-là, c’est pas de la poésie. J’ose même dire – Sacrilège ! – que l’image d’un homme à lunettes rondes se crossant le cerveau m’est venue en tête à quelques reprises. Beaucoup de flafla, mais pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mais ça, c’est dans les pires des cas. Sans rancune, ok ?

En général, les nouvelles posent un problème logique dans notre monde matériel. Des genres d’altération de la réalité viennent troubler le personnage qui doit confronter sa vision du monde réel avec ce qu’y a sous les yeux. J’ai ben aimé les textes de Bertrand Bergeron :

« Les voitures et les routes, si on les emprunte régulièrement, on finit par ne plus savoir. Comme le hasard peut-être, en certaines occasions, ce hasard auquel on arrive à ne plus croire, il n’existerait pas ou bien cette route, on en connaitrait chaque courbe, on saurait à quelle vitesse on comment s’adresser à Gérard le patron du motel, plus qu’une centaine de kilomètres à présent, à moins qu’on ne prenne la route du nord, un crochet vers la maison de madame Claude qui dirait comment allez-vous la route ne vous a pas trop fatigué ici il y a du nouveau mais vous avez les traits tirés une de mes filles la petite elle est nouvelle vous ne le regretterez pas mais occupe-toi de monsieur, voyons. »

Le fantastique même appartient à une branche fantastique plus cérébrale, universitaire, institutionnelle que ce qu’on a l’habitude de lire, surtout chez les auteurs américains. C’est intéressant de voir les déclinaisons légitimées du fantastique, qui reste quand même un genre méprisé de la « Grande Littérature ».

Verdict : Recommandé, pour ceux qui veulent savoir à quoi ressemble le fantastique « littéraire » au québec. Le corpus propose des écritures intéressantes pi originales mais méconnues.