La confession de Lúcio, par Mário de Sá-Carneiro

Parution : 1913
Court roman
143 pages

Sá-Carneiro, comme on peut deviner assez facilement d’après son nom, est un auteur portugais. Y s’est suicidé à Paris en 1916, alors qu’y avait 26 ans. Y a laissé un roman pi quelques recueils de poésie. Personnellement, j’avais jamais entendu parler de pui avant de lire La confession de Lúcio.

« La confession de Lúcio – Lúcio Vaz, poète de vingt-trois ans, emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis – demeure d’une extrême modernité.
Lors d’une soirée à Paris, chez une étrange Américaine où l’entraine son ami Gervásio Vila-Nova, il rencontre Ricardo et sa femme Marta. Ami de Ricardo, amant de Marta, Lúcio va se perdre dans une passion destructice : « À travers sa jouissance, maintenant, c’était comme si, en baisers monstrueux, je possédais aussi tous les corps qui passaient sur le sien. » La disparition mystérieuse de Ricardo et Marta fera conclure au crime passionnel… mais Marta et Ricardo ont-ils une autre existence que fantasmatique ? »

Résumé

Ça se passe à Paris vers la fin du XIXe siècle, parce que dans le temps, Paris, c’était cool. Lucio, poète, pi Gervasio, sculpteur-dandy, sont invités à une soirée organisée par une femme dans le but de démontrer que la volupté est un art. Là, y ont droit à un genre de show de lumières, de musique pi de danse qui évoque la sensualité. Lucio rencontre Ricardo, un jeune poète portugais lui itou, pi y deviennent best friends. Facque y passent leur temps ensemble pi y se comprennent parfaitement, sans avoir besoin de rien s’expliquer. Ricardo fait part à son ami de ses difficultés en amitié; il serait incapable d’amitié, pi seulement de tendresse. Pas lontemps après, y repart à Lisbonne, pi Lucio reste tout seul. Par correspondance, y apprend que Ricardo s’est marié. De retour à Lisbonne, y rencontre la femme de Ricardo, Marta. Y finit par tromper son ami avec elle. Y comprend peu à peu que Ricardo le sait, pi que c’est pas le seul amant de Marta. Pi aussi, qu’elle est bizarre, Marta. Elle parle jamais de son passé, semble se crisser de se faire pogner par son mari, pi un jour, elle arrête de venir le voir. Vu qu’y trouve ça weird pi chiant, y retourne à Paris. Après avoir vu un livre de son ami Ricardo publié à Paris, Lucio, jaloux pi fâché, se pointe à Lisbonne pour gosser sur une de ses pièces qu’un metteur en scène influent veut monter. Là, Ricardo vient le voir pour y demander pourquoi y a pas donné de ses nouvelles. Pi là, j’arrête, sinon je casse un peu l’intrigue.

Critique

On est vraiment dans le fantastique avec La confession de Lucio. Mais c’est pas un fantastique épeurant, ni malaisant. C’est plus intriguant qu’autre chose, pi on veut savoir ce qui se passe. Ça commence comme un vrai récit fantastique :

« Mais je l’affirme encore une fois, et j’en donne ma parole d’honneur : je ne dis que la vérité. Peu importe que l’on me croie, je ne dis que la vérité, quitte à ce qu’elle soit invraisemblable.
Ma confession n’est qu’un simple document. »

Ça fait pas mal Lovecraft, même si la suite du récit a absolument rien à voir avec des dieux extraterrestres tentaculaires. L’étrangeté est amenée subtilement, peu à peu, tellement qu’on s’en rend même pas contre. Le fantastique est aussi étroitement lié à la psychologie des personnages, ce qui donne une grande profondeur au récit.
À la fin, on hésite entre la folie pi la réalité d’un fait impossible, classique hésitation fantastique énoncée pi imposée à tout le monde par Todorov. Pour une fois que sa définition s’applique :

« Arrivé à ce point, le lecteur devra au moins reconnaitre mon impartialité et mon entière franchise. En effet, dans le simple exposé de mon innocence, je n’éparge jamais aucune description de mes idées fixes, de mes apparents délires, qui, interprétés avec étroitesse, pourraient permettre de conclure, sinon à ma culpabilité, du moins à ma duplicité, ou – avec un degré supplémentaire d’étroitesse d’esprit – à ma folie. Je dis bien à ma folie, et je n’ai pas peur de l’écrire. Il faut que tout cela soit bien clair, car j’ai besoin que l’on m’accorde le plus grand crédit pour le final de mon exposé, tant il est mystérieux et hallucinant. »

Comme les personnages de Poe pi Lovecraft, Lucio expose clairement pi rationnellement des faits bizarres qu’on peut juste interpréter comme une manifestation de sa folie.

L’écriture de Sa-Carneiro est magnifique. C’est assez classique, mais super poétique pi très imagé. Y est aussi capable de décrire avec beaucoup de précision des phénomènes psychologiques complexes pi des concepts vagues qu’y rend faciles à comprendre. Y pose un regard lucide pi ironique sur le milieu artistique de son époque :

« Ah ! Comme Gervasio avait raison, comme j’avais ces gens-là en horreur – les artistes. Je veux dire, ces faux artistes dont l’œuvre se résume à leurs attitudes, qui s’écoutent parler, qui exhibent une sensibilité et des goûts compliqués, artificiels, irritants, intolérables ; et qui, enfin, ne font que spéculer sur ce qu’il y a de plus faux et de plus superficiel dans l’art.
Mais, dans l’incohérence intellectuelle où je me trouvais, une autre idée faisait jour : « Si je les détestait, n’était-ce pas finalement par jalousie et impuissance à faire comme eux ?
De fait, quelle que soit l’aversion réelle qu’ils m’inspiraient, je ne pouvais nier l’attirance pernicieuse qu’ils exerçaient sur moi. »

Analyse

Dans La confession de Lucio, le fantastique prend forme dans la personne de Marta, la femme de Ricardo, qui est elle-même une matérialisation des pulsions homosexuelles de Ricardo pi de Lucio. Ça, c’est presque explicite dans le texte. Mais quand Lucio apprend que Marta racontait tout à son mari, il se met à détester Ricardo :

« Je l’enviais de ce qu’elle m’ait appartenu… à moi, au comte russe, à tous les autres ! […] L’idée sanglante de l’assassiner me traversa l’esprit – il me fallait satisfaire ma convoitise et ma jalousie, c’était de lui qu’il fallait me venger ! »

Tout le récit fonctionne comme si le personnage de Ricardo avait fait sortir des désirs homosexuels réprimés chez Lucio, pi qu’y refuse de les accepter. C’est pour ça qu’y se met à haïr Ricardo, parce qu’y a déclenché ça chez lui. On apprend à la fin que Marta, c’est une création de Ricardo pour pouvoir vraiment communier avec ses amis masculins : par le biais de sa femme, il peut vivre la tendresse qu’il ressent avec ses amis mâles :

« Ce n’est qu’avec mon âme que je pourrais posséder les personnes pour qui je ressens de l’amitié – et ainsi satisfaire, c’est-à-dire rendre leurs sens à mes sentiments. »

Personnellement, je pense que Lucio a vraiment tué Ricardo parce qu’y s’acceptait pas en tant qu’homosexuel.

Y a beaucoup d’éléments qui rappellent les auteurs décadents comme Huysmans : les figures de l’androgyne, de l’artiste-dandy pi de l’éternel exilé, la vie spirituelle, le culte de l’Art, l’importance donnée aux sens, à la perception pi aux synesthésies, le goût du Mystère, etc.

On peut voir Marta pi tout le roman comme une métaphore de la création artistique. À un moment donné, Lucio se demande ce qui est la réalité pi ce qui l’est pas. Plus loin, y dit :

« Il me semblait vaguement que j’étais moi-même la fiction de mon drame, tandis que mon drame constituait la réalité. »

Le désir de Marta peut être envisagé comme le désir de produire une œuvre significative pi importante, pi l’autodafé des manuscrits de Lucio coincide avec l’abandon de Marta. Le désir cannibale de consommer, de vampiriser la femme pour y trouver sa force va aussi dans ce sens-là :

« Je n’avais plus qu’une idée : trouver à la surface de sa peau une morsure, une éraflure produite par l’amour, la trace de quelque amant…
Par un jour somptueux, je finis par lui trouver une grande tache sombre sur le sein gauche… Dans un élan furieux, j’y collai ma bouche et me mis à sucer, à mordre, à déchirer… »

Verdict

Recommandé. Du fantastique fucking ben écrit pi maitrisé. La confession de Lucio offre une intringue le fun pi une profondeur d’interprétation qui en font une œuvre intéressante pi intrigante.

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