Le monstre du chemin de campagne

Je marchais dans le bois quand c’est arrivé.
Un petit chemin de campagne qui menait au chalet dont un ami m’avait demandé de m’occuper pendant son absence. Un voyage au Pérou, je pense – peu importe. Je devais ramasser le courrier, aérer un peu la place, arroser les plantes.
Mais j’avais les clés, et pas de chalet à moi. J’aime bien la campagne; j’en ai profité. C’était l’été et je n’avais rien de mieux à faire, aucune occupation ne me retenait en ville.
Je passais mes journées à lire au soleil avec ma bière, à me baigner dans le lac tout près; le soir, après souper, je sortais marcher un peu et fumer un joint – pour la digestion – avant de m’installer devant la télé pour écouter un film. Pour moi, c’était le paradis, presque. Mais tout ça est sans importance.
Je marchais dans le bois, donc. Je revenais de ma petite promenade, que mon joint bien entamé rendait agréable. Le soleil se couchait, loin derrière les érables. La brunante. Les ombres s’étiraient, tout semblait s’allonger; la pénombre et le pot ont peut-être excité mon imagination. Mais ça n’explique en rien ce qui s’est passé ce soir-là.
Le chemin de terre que je suivais était bordé des deux côtés par un bois épais. À toutes les centaines de mètres, à peu près, une entrée de cour s’enfonçait entre les arbres et menait à un petit chalet, qu’on pouvait seulement deviner grâce à une petite pancarte numérotée sur un piquet. L’entrée de mon chalet d’emprunt se trouvait à quelques dizaines de mètres devant moi, et je venais de dépasser le 213; j’y étais presque. Certain d’être tout à fait seul, à cette heure et à cet endroit, je chantais à voix haute depuis quelques minutes, oubliant mon joint qui, sans aide, s’était éteint. C’est en m’arrêtant pour le rallumer que j’ai entendu un bruit dans le feuillage, loin derrière moi.
Dans le silence, dans la nuit, les sons portent loin. L’entrée du 213 était plongée dans l’ombre. J’ai regardé un peu autour : rien. Juste comme j’allais me retourner, j’ai aperçu un mouvement. Une silhouette se détachait de celles, hautes et immobiles, des arbres alentour. Un animal. J’ai tout de suite pensé à un chevreuil; j’en avais déjà vu plusieurs dans le coin. J’ai continué à observer. Il s’est avancé dans ma direction. C’est là que j’ai compris que ce n’était pas un chevreuil.
En une seconde, j’ai infirmé toutes mes hypothèses : un grand danois, un loup, un ours. Trop costaux, trop grand, trop élancé. En passant de la pénombre à la faible lueur du soleil couchant, le gentil herbivore que j’avais anticipé était devenu quelque chose de beaucoup plus intimidant. Une chaude vague d’adrénaline a parcouru mon corps. Je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait être – je n’en ai toujours pas. Il ne bougeait pas. Nous étions seuls au milieu de la campagne, et il me regardait. Me fixait.
J’attendais qu’il s’en aille. Peu importe ce que c’était, ça avait l’air méchant. Je ne voyais qu’une silhouette, une silhouette que je ne voulais pas avoir plus près de moi. Avant longtemps, il se lasserait de moi et repartirait. Je l’espérais.
L’animal a penché sa tête sur le côté, à la manière d’un petit chien à qui on montre un biscuit. Ce mouvement, brisant l’immobilité du moment suspendu, m’a terrorisé.
J’essaie de décrire avec précision ce qui se passait dans ma tête à ce moment-là. Mais dans ce genre de situation, on réfléchit beaucoup moins qu’on pourrait penser, ou plutôt, d’une façon étrangère à la logique. Peu importe; sans me retourner, j’ai fait quelques pas vers l’arrière, vers le chalet, en pensant aux vélociraptors de Jurassic Park. L’animal ne bougeait toujours pas – il voulait attirer mon attention. La peur que d’autres créatures semblables me surveillent elles aussi en attendant le bon moment pour me sauter dessus a surpassé mon désir d’éviter de quitter l’animal des yeux. Rapidement, et toujours en reculant, j’ai jeté un coup d’œil à gauche et à droite.
Rien.
Mon regard est revenu sur lui; il s’était mis à marcher. Dans ma direction. Nouvelle marée d’adrénaline. Il attendait certainement que je tourne la tête.
Sa démarche était maladroite. Son corps tanguait d’un côté puis de l’autre, de façon saccadée. Il avançait sans hâte, trop loin pour que je le distingue clairement. Ses pattes étaient longues et musclées. De fines oreilles se dressaient sur sa tête. Toujours, ses yeux fixés sur moi, brillant par moment dans la lumière mourante de la fin de soirée.
Je devais accélérer le pas. Toutefois, je me répugnais à lui tourner le dos; pour certains prédateurs, c’est un signe de faiblesse, donc une raison de montrer leur supériorité. J’ai augmenté mon allure comme je le pouvais à reculons. Mais dans le noir et sur un chemin de terre, c’était difficile. La distance entre moi et la bête se creusait tranquillement. J’ai gardé la cadence. Un peu rassuré, j’ai tourné la tête pour voir où j’étais rendu. Près de l’entrée de la cour. Quand mon regard s’est posé sur l’animal, il était debout. Sur ses pattes de derrière. J’ai alors compris la raison de sa démarche cahoteuse : ses membres antérieurs s’articulaient dans le sens contraire des pattes des animaux quadrupèdes. Comme les membres d’un singe. Comme les membres d’un homme. Il devait faire deux mètres de haut.
Puis il s’est mis à courir vers moi. L’animal que j’étais incapable d’identifier me chargeait. D’une façon puissante et lourde.

Je me suis retourné et j’ai couru. Sans regarder en arrière, pour ne pas perdre de temps, mais aussi pour ne pas voir l’animal me rattraper, s’il me rattrapait. Si je devais mourir, autant m’épargner une peur inutile : j’aimais mieux ne pas le voir venir. Peu importe; j’ai tourné le coin de l’entrée et grimpé l’escalier de la galerie. Derrière moi, j’ai entendu des pas sur le gravier.
J’ai refermé la porte du chalet en poussant le loquet, d’une valeur pratiquement nulle, mais symbolique. J’ai fermé en vitesse toutes les lumières et pris le premier couteau que j’ai eu sous la main. Immobile, dans le coin de la cuisine, j’attendais. Tout essoufflé que j’étais, je m’efforçais de contrôler ma respiration. Devant moi, les grandes fenêtres d’encre du salon me renvoyaient mon reflet, tremblant et pathétique. Je ne voyais pas l’extérieur. Il pouvait être juste derrière la vitre, à me regarder. Mais je n’osais pas bouger.
Un grand bruit métallique troubla le silence; ma voiture. Quelque chose venait de heurter ma voiture. J’ai paniqué. L’animal cherchait à détruire mon seul moyen de quitter les environs; quelque chose comme ça. Le silence est retombé, complet, ravalant les échos de la tôle froissée.
Après quelques minutes sans le moindre bruit, je me suis risqué à bouger. Sur la pointe des pieds, je me suis dirigé vers la porte d’entrée, d’où je pouvais voir la cour. Le soir avait pris une teinte grisâtre. Aucun mouvement. J’ai glissé mon regard par chacune des fenêtres, sans rien trouver, et sans pour autant être rassuré. Lentement, j’ai fermé les rideaux; les nombreuses fenêtres étaient révélatrices de l’intérieur du chalet. Comme ça, isolé, je me sentais un peu plus en sécurité.
Je me suis assis, le dos accoté sur la porte d’entrée. L’animal avait profité de mon inattention pour me donner la chasse, m’avait poursuivi jusque dans l’entrée de la cour, pas plus d’une vingtaine de mètres de la porte d’entrée. Il m’avait vu pénétrer dans le chalet. L’animal : la chose sur deux pattes qui avait couru vers moi. J’imaginais ce qui serait arrivé si j’avais continué à chanter comme un con pendant quelques minutes de plus. Je frissonnai.
Chaque coup d’œil vers l’extérieur m’emplissait d’une horreur gluante, brûlante. Le temps de scruter un instant la nuit, puis je baissais la tête, craignant de révéler ma position, ou je ne sais trop quoi. J’aurais presque préféré l’apercevoir par la fenêtre, tapis dans l’ombre, apprenant ainsi qu’il était toujours là, plutôt que de continuer à attendre dans une incertitude terrifiante. Ma mémoire a conservé en détail le point de vue que j’avais depuis mon poste d’observation. Les marches devant la porte, ma voiture à droite, sur le gazon, la corde de bois à gauche et au milieu, longue et sans fin, la cour de gravier qui se perdait dans la nuit. J’ai cru voir la créature sortir de chaque coin d’ombre, surgir de derrière chaque bosquet, chaque arbre. Mais le tableau est resté le même pendant un long moment.
Juste comme je commençais à me calmer, j’ai entendu des pas dans le gravier. Tout près. Je me suis recroquevillé sous la fenêtre, comme un insecte cherchant à éviter les regards. Un corps lourd faisait craquer les marches du patio. Typhon d’adrénaline. J’entendis une sorte d’éternuement, peut-être un grognement; la bête se trouvait à moins de deux mètres. Seule la porte nous séparait. Maigre muraille.
Des reniflements, puis un frottement. Je devinai un museau tentant de s’introduire sous la porte, guidé par mon odeur. Soudain, des griffes crissèrent sur la fenêtre. Le grincement était horrible, résonnant dans le chalet vide. S’il essayait d’enfoncer la porte, la vitre ne résisterait pas.
Il sembla s’écarter. Mon cœur s’est emballé à la pensée que l’animal prenait un élan. J’attendais un choc; je me trompais. Le bruit sourd et mouillé d’un liquide qui se déversait sur la porte et le patio. Mes pantalons s’imbibèrent. L’odeur était forte, caractéristique : de l’urine. Immobile, dégoûté, j’attendais.
Des pas sur le bois de la galerie. Dans le gravier, dans les broussailles. Puis plus rien. Je ne bougeais toujours pas. Pas encore.
Puis, certain qu’il était parti, je risquai un œil incertain par la fenêtre. La nuit, seule et immobile. Je rampai jusqu’à la cuisine, décidé à ne pas bouger jusqu’au lever du soleil. Pas question de sortir d’ici là.
C’est ce que j’ai fait.
Au petit matin, je me suis relevé, tout engourdi de cette nuit passée accroupi. En vitesse, j’ai ramassé mes affaires et je suis sorti. J’ai couru jusqu’à la voiture. Une grosse bosse renfonçait la tôle sur l’aile arrière droite. Je n’ai pas ralenti avant d’arriver en ville.

Les plantes de mon ami sont toutes mortes, mais je m’en fous. J’ai inventé une histoire, il m’a cru. Je ne lui ai pas parlé de l’incident. À quoi bon? Quand même, pour le bien de ma santé mentale, je l’ai couché par écrit. Pour me décharger de son poids.
J’ai essayé de me l’expliquer. J’ai consulté des livres sur la faune de la région, fait des recherches sur des sites de cryptozoologie. J’ai même vérifié si c’était un soir de pleine lune. Ce ne l’était pas. Rien. Tout ce qu’il m’en reste, c’est une bosse sur ma voiture et un récit débile.

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