Archive for the 'Réveils' Category

Réveil VII

mai 3, 2010

L’œil entrouvert, il flotte sur des brumes soupirantes. C’est ce panorama qui m’a été offert quand minuit est arrivé.
Son corps immobile frémissait en un souffle glacé; cadavre comateux pour échapper à la nuit. Mais son givre s’éternisait. Elle vomit sans bruit un voile laiteux; long, mince, opaque. Il glissa doucement dans les ombres de la pièce. Longuement. Ses ondulations déchirèrent la toile tendue de l’obscurité; rampant, et moi de marbre. J’observais le ver de fumée comme la mer qui se retire vers le large. L’inquiétude me gagna, et le froid. L’air du dehors sifflait à travers la fenêtre. La silhouette blanche répondit à cet appel et embrassa le clair de lune. La nuit l’avala, puis le silence.
Ses yeux explosèrent, son corps se détendit; la chambre sursauta.
– Comme tu veux. La fenêtre est ouverte.
– Ça va, c’est moi.
Elle n’avait pas quitté le sommeil, déjà ses lèvres s’envolaient ailleurs. Elle se rendormi en s’abrillant de ses paupières. Moi, oublié jusqu’au matin, tournant ses paroles entre mes doigts.
De la main, j’effaçai la chair de poule qui couvrait son corps. Je frissonnai; c’était la peau de l’hiver. Je rajustais les couvertures quand le rêve revint. Sous son sein, deux points, deux marques, deux gouffres carmin. Je passai mes bras sur sa taille et l’embrassai sur la nuque.
Le regard à la fenêtre.

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Réveil VI

mars 29, 2010

Sommeil, néant. Puis un écho, une main pointe l’éveil. Le bruit inonde l’escalier et monte jusqu’à moi. D’un coup, regard fluide, toujours les rugissements. Tout en bas, le métal torturé gémit. Tressaute, résiste. Cœur aveuglé. Le martèlement est régulier; insistant. 3h15. Rapidement, je gagne la porte; ma clé éloigne le danger. Relâchement. Mais on cogne, on cogne. En pleine nuit, tout semble planer sur nos têtes. Mes regards se font flous, mes pupilles hésitent.
À la fenêtre, contreplongé : deux corps sur le pavé. La rue éteinte porte loin, résonne à l’horizon. Le vent, puis rien. Visages.
– On peut entrer?
Les étoiles s’estompent, la lune se voile. La nuit tombe d’une teinte. Une fumée blanche gèle mes poumons, mes pores se contractent. Visages d’enfants, visages de mort. Le néant flotte dans leurs regards, oriente son maelstrom sur moi. Les deux petites silhouettes lèvent la tête. Elles savent.
– On peut utiliser les toilettes? S’il-vous-plaît?
Porte en métal, mince porte en métal. Les yeux trop lourds continuent leur ascension, me prennent à la gorge. Chasseurs, dans la nuit ils rôdent, se répandent. Corps d’enfants, corps d’emprunt. Prédateurs. Des ombres qui me cherchent, moi. Agir; jouer la comédie.
– Désolé.
– S’il-vous-plaît!
Fenêtre muraille. Leurs voix tintantes se perdent au dehors, sillonnent le verre en grinçant. Des yeux d’encre, et mon souffle silencieux. Les coups reprennent, sourds, affamés, longeant les heures. Je veille, fait le mort; animal en détresse. Mon cœur calque les chocs, superpose son action aux martèlements incessants.
Puis, cœur libéré. Que le vent entre les immeubles, le sommeil de ma blonde. L’obscurité s’apaise, la lune refait surface; douce résurrection. Le nuit reprend sa place.
La rue, déserte. Et légère. Miraculée.

Réveil V

janvier 13, 2010

L’ombre palpitait : j’ai tenté de l’atteindre.
Le sommeil dans les yeux, j’avais besoin de la retrouver, de goûter un peu de réalité. Mais la nuit est vaste, et ses frontières indécises. Souffler ne suffisait plus; les tremblements me gagnèrent. J’avais encore en tête l’écho de ces feux rouges tachant le mur du fond. Sans désir, sans couleur. Ils brillaient comme un miroir dans la neige. Je les avais aperçus, mais eux, ils m’avaient vu. Observé, sans doute. Mon corps frémissait sous leurs pupilles enflammées.
Leur existence m’était connue, ou plutôt leurs corps m’étaient familiers. Depuis la lune, ils partageaient mes habitudes. Au début, un voile. Arrivèrent les ombres, puis les yeux. Je les sentais plus proches, aussi. Je percevais leur immobilité, leur peinture profonde atteignant mon œil dissipé. Un jour j’ai vu une tache, une tache qui, me semblait-il, n’allait jamais s’effacer. Une fraction de seconde, un coucher de paupière; ce fut tout. Elles étaient entrées.
Elle ne les a jamais vues. Je ne voulais pas ternir son regard; j’ai tout oublié. Elle parlait, riait, mais les murs derrière elle la désiraient. J’attrapais des parcelles de nuit sur le plâtre gris. Je savais le pourquoi des ombres, j’avais pénétré leur origine. Mais Elle continuait, comme si la vie ne s’était pas arrêtée. Je ne pouvais rien. Mon corps ne suffisait plus à la cacher aux intrus. Mes nuits blanchissaient à vue d’œil; je perdais mes couleurs pour les étendre sur sa peau. Ça les tenait à l’écart. Au début, elle ne disait rien. Mais mon visage tombait, rampait presque; un jour elle parla.

– Insomnies, c’est pathologique, ça prend des pilules.

Ma grisaille avait attiré son attention. Encore un de leur trucs. Je refusai le sommeil prescrit, et la chasse commença.
Elle voguait sous mes yeux, drapée de satin rose. Cachets en main, j’attendais. Ils viendraient, l’air pourrissait déjà. La première nuit de l’offensive, une danse funéraire. Les pétales déjà s’assombrissaient. Mais mon œil à bout portant dégustait l’obscurité comme un félin malchanceux. Les bêtes ricochaient en reflets, frôlaient les murs en silence. Vautours et corbeaux, rien ne m’a échappé. Leurs silhouettes s’épaissirent; la rencontre était inévitable. Quelques nuits tout au plus.

Toujours, Elle dort. La nuit tombe plus vite et l’horizon, une tempête. Les novas rouges polluent leur nombre sans nuages. Leurs corps s’allongent sans fin; silhouettes dans les angles des murs. Un souffle, la nuit. La chaleur entre mes mains. Mes organes bouillonnent. Toujours, leur présence, l’écarlate qui la dévisage. Il faut qu’ils partent, un peu de vide. J’en ai besoin pour me réveiller, pour ses yeux à Elle.
La vague arrive. Ils ont quitté le mur et la brise tombe. Elle s’efface avec les bourrasques. Ils piétinent mes frissons un à un, funambules saccadés et furieux. Os qui craquent, membres qui s’étirent, se rétractent. Des dessins d’huile dans l’eau claire.
Avec les mutations viennent les chuintements. De leurs gouffres giclent son nom à Elle. Ils sont d’encre, et Elle de neige. Roulements; leurs doigts cherchent à lécher son corps. Nue et sans défense, elle scintille. Je l’enveloppe, gobe son éclat. Mon dos s’assombri, coule sur mes cuisses en un fiel tiède; Elle frémit le vent dans les cils. L’étouffement est aveugle. Englués Elle et moi, une ombre pour seul ciel. Chaleur, soupirs, ils l’ont possédée. Ses paupières agitées tempêtent à son ventre. Je l’ai perdue. Son nom défigure les murs, sature la chambre envahie. Une lèvre lisse, langue chuchotée. Les êtres s’engouffrent entre ses cuisses. Ses doigts sur ma nuque, un claquement sec, elle explose toute la mer. Yeux hagards, elle est revenue.

Sa pupille une trahison, son pouls un tonnerre. Le calme entre mes mains; c’est froid, simplement. Sans étreinte, aucun adieu. Le dernier souffle est une boisson délicate.

Réveil IV

décembre 13, 2009

Un murmure métallique. Je me suis réveillé. Le songe qui m’enserrait s’est dissous soudainement, sans transition, dans la lumière jaune de la cuisine. La porte se détachait de la nuit, promettait un ailleurs ignoré auparavant. La pièce éclairée flottait au-dessus de mon rêve révolu, promesse de démence.
À mes côtés une chevelure d’encre s’étalait comme un poulpe inanimé. Sa poitrine se soulevait au rythme de la marée; ses vagues s’étiolaient en soupirs d’écume. Elle sommeillait.
Quelqu’un s’agitait dans la cuisine mais je me trouvais sous un voile. Je lévitai jusqu’à la lumière étrange, déplacée. J’ai fracassé la clarté. L’éblouissement fit apparaître un être inconnu. Un petit garçon se dressait, horrible, dans la cuisine. Son visage figé semblait fait d’argile. Surtout les yeux. Sur sa poitrine tombaient deux énormes mamelles, molles, rampantes, incongrues. Il me fixait comme un portrait. Il vint vers moi. J’éprouvai un dégoût immense, une sensation déraisonnée de saleté à l’idée qu’il pourrait me toucher. Il s’avançait, les bras le long du corps, guidé par ses yeux d’émail. La clarté obscène qui rayonnait dans la pièce rendait la scène trop réelle. En panique, je m’enfoui dans l’ombre de la chambre d’où j’arrivais. La nuit me cacherait ces choses.
Elle n’était plus dans le lit. Elle n’était nulle part.
Du vestibule sorti une petite silhouette, toute petite, qui marchait mécaniquement vers moi. Je ne l’avais pas vu mais je savais. Le garçon me touchait presque; je le poussai violement de mes deux mains. Il alla s’écraser contre le mur et s’effondra comme une poupée de chiffon sur le sol. Sa légèreté était repoussante. Il se releva aussitôt et revint dans ma direction. La fillette se rapprochait. Je la frappai, elle aussi, de toutes mes forces. Son petit corps se désarticula dans la chute; il se remboita immédiatement. Les deux monstres cherchaient à me toucher, me souiller, me maculer de leur pupilles boueuses. Leur proximité me pénétrait, fouillait mes chairs, polluait mon sang, étalait leur laideur sur ma peau.

Je frappe, pousse, cogne, depuis plusieurs heures déjà, comme un Sisyphe dégouté. Mes forces s’éparpillent dans le vide de la chambre. Ils ne s’en iront pas. Ils finiront par me toucher, par m’avoir. J’ai beau résister, ils finiront par m’avoir. Je gagnerais quelques heures d’horreur, tout au plus. Autant abdiquer tout de suite. Je me contracte en un fœtus tremblant et hoquetant. J’attends.
Puis, des mains, des mains se promènent sur mon dos, mes cuisses, mes épaules, des mains me violent doucement, des mains me souillent, me barbouillent de leur saleté, des mains me caressent, me frôlent, m’effleurent, des mains me torturent.

Réveil III

décembre 5, 2009

Les ressorts de mes paupières lâchèrent; quelque part au fond de ma poitrine, les engrenages s’emballèrent. Transposé dans mon lit par une voix qui m’appelait.
Là-bas, Elle chuchotait mon nom. Son souffle se brisait en deux, une syllabe tombait trop tôt et rampait jusqu’à moi. Elle tremblait dans ma direction, petit fœtus torturé sous la fenêtre qui suintait une clameur étouffée.
– Qu’est-ce qu’y a?
– Tchèque!
Elle n’avait pas parlée, le mot fût soufflé, frissonné. Déjà dilué dans la nuit.
Je plongeai tranquillement ma tête dans la fraîcheur de novembre. Les cris se firent plus clairs, plus crus. Dehors, la lueur des lampadaires abdiquait à quelques mètres de leurs corps maigres.
Quatre étages plus bas, sous notre fenêtre, une masse informe gémissait et se débattait dans l’ombre. Des grognements, aussi. Sur le pavé, une silhouette boitait dans la direction opposée. Vers une femme. Elle lui dit quelque chose. L’homme l’empoigna. Elle cria. Les corps heurtèrent l’asphalte. La voix de la femme se noya en bouillonnements horribles. Dans le halo de l’œil lumineux, l’écarlate perça la nuit.
Haut dans le ciel, une sirène résonna.
Deux autres ombres titubèrent jusqu’à la femme, la recouvrirent le corps. Leurs dos s’agitaient frénétiquement.
Le silence planait, esseulé.
Sous la fenêtre, un homme se relevait difficilement. Il tangua vers l’attroupement, laissant derrière lui une trace souillée. Il s’accroupi sur le cadavre lui-aussi.
Entre les immeubles, des formes, des dizaines de formes chancelaient par ici.
– Ferme la lumière.
Brisant la lenteur de la scène, un homme déboucha dans la rue en courant. Il tourna le coin, hésita en voyant les silhouettes, regarda derrière lui, et sprinta vers elles. Par ici. Elles convergèrent en sa direction, se rapprochaient peu à peu. Toujours, ces mornes plaintes. L’homme s’arrêta devant notre porte et fouilla furieusement dans ses poches.
Dans la cage d‘escalier, tout en bas, un déclic.
La foule l’atteignit. Il cria. Des doigts, des mains, des mâchoires l’agrippèrent, l’attirèrent. Son corps se rompit en un craquement sec.
Un frisson brula mes entrailles. Je la regardai.
Dans l’escalier, des pas résonnaient, lentement.
Lentement.

Réveil II

novembre 30, 2009

Des pulsations galopantes m’éveillèrent. Le vacarme se répercutait sur les murs, dans mon crâne, entre mes côtes. Il pesait sur mon corps, étouffé, enfoui profondément, écrasé sous un poids énorme. Mon souffle mourait au fond de ma gorge. Des sabots martelaient ma poitrine, muselaient mes poumons. Comprimé sous la nuit, je cherchais un peu d’air, une bouffée lumineuse. Les ténèbres s’épaississaient peu à peu. Les détails s’engluaient dans un noir opaque, vide.
Mon œil capta un mouvement. La timide lueur du lampadaire révéla une crinière sombre, une silhouette énorme et terrible sur le mur nu. Le vent hennissait furieusement, s’engouffrait à l’intérieur par la fenêtre ouverte, sa blanche robe flottant dans sa course.
Le silence avala la pièce. Le rideau retomba mollement sur le calme extérieur. Je me redressai en sueur, m’enivrant bruyamment de l’haleine de la nuit.
À mes côtés, Elle se retourna, doucement, murmura quelque chose, puis se rendormit.
La pièce était vide, et moi haletant.

Réveil I

novembre 26, 2009

Caresses d’ombre, doigts satinés baisant mes rêves estompés. Une brume me dorlotte, me tire doucement hors du sommeil. Je glisse lentement, porté par des mains que je connais, chaudes, molles, ses mains à Elle. Mes yeux gisent égarés dans la nuit, mes lèvres tanguent vers les siennes. Son corps à côté, comme flottant entre les draps, noyé. J’embrasse sa nuque, sa crinière de jaie, lui rend de mes lèvres la douceur de ses paumes. Sa taille nue brille dans l’œil d’un rayon de lune. Immobile, insensible, Elle dort.
Elle dort.
Une troisième main remonte ma cuisse, une autre serre mon poignet, d’autres mes chevilles, des doigts s’engouffrent dans ma bouche, ma gorge, mes tripes. Mon cœur explose chaque pulsation. Mon corps hurle en tressaillements, mes muscles bandés étouffent, pétrifiés. L’étreinte se serre, retient mon cri, des ongles labourent ma peau, fouillent mes chairs. Se débattant sous l’obscurité, mes yeux ouverts sont aveugles. Recouverts de paupières qui ne sont pas les miennes.
Et Elle, immobile, insensible, Elle dort.

Réveils

novembre 26, 2009

Réveils est un recueil de courts textes fantastiques et poétiques que je publierai à intervalles plus ou moins réguliers. Facque en gros, chaque petit texte commence avec un réveil pi fini dans l’horreur.
C’est toute.