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L’autre Arielle – Dernière partie

février 27, 2011

Dans le dernier épisode : Après avoir tué une sirène backside à coups de rame, Jo a vu son ami Tony se faire shotgunner par un monsieur fou qui l’a ensuite obligé à garder un oeuf de sirène dans sa bouche. Jo est séquestré dans un trou dans le sol par le gars, Michel, qui lui promet qu’y va le laisser partir une fois qu’y va s’être racheté.

L’autre Arielle – Dernière partie

Il a plu toute la nuit. J’ai presque pas dormi. Les gouttes sur ma tente faisaient un bruit sec, fort. L’eau qui coulait le long de la toile ruisselait en motifs hypnotisants.
Ce matin, quand il a arrêté de pleuvoir, il y avait presque un pied de boue au fond du trou. Tony avait encore renfoncé; il était tombé sur le côté, la face vers le sol. Je l’ai regardé longtemps, pi je l’ai enterré. Je lui dois bien ça, à Tony. Je l’ai recouvert de boue pour qu’il arrête de pourrir, pour qu’il arrête de geler sous la pluie.
La boue que j’ai mise par-dessus a une couleur bizarre.

Au début je pleurais tous les jours parce que je voulais m’en aller. J’arrêtais pas de penser à m’en aller. Mais là, j’ai comme accepté d’attendre. C’est clair que j’ai hâte de m’en aller, mais maintenant que je sais que ça va arriver, on dirait que je suis moins pressé. J’essaye d’imaginer comment ça va se passer, mais j’abouti à rien. Je vais dire quoi à mes parents? Je peux pas leur dire la vérité, ils me croiraient pas. Ni à la police, d’ailleurs. Je me retrouverais dans un hôpital de fous ou quelque chose du genre. Donc il faudrait que j’invente un mensonge, mais un mensonge assez complexe pour être crédible. Si je mens pi que les policiers l’apprennent, ils vont sûrement penser que j’ai quelque chose à voir avec la disparition de Tony.
Tony. Il va falloir que je trouve une raison pour justifier l’absence de Tony.
J’ai encore le temps d’y penser.

La bière fait du bien, elle me rapproche de la réalité. Parler avec le gars aussi, ça fait oublier un peu ce qui s’est passé pour vrai. A force de le côtoyer, le gars, j’ai comme gagné un peu d’assurance. J’ai moins peur de lui, je pense. Sérieusement, je pense pas qu’il veut me faire du mal. Il a l’air sincère.
– Je… chu désolé… d’avoir faite c’qu’on a faite moé pi Tony.
– …
– …
– Je l’sé. J’te crois. Mais ça la ramènera pas.
– …
– J’m’ennuie d’elle.
– …
– Des fois je r’garde le lac… mais est pas là… j’ai pas été nagé depuis. C’est pas pareil sans elle, ça me tente pu.
– …

À matin, j’ai réussi à me crosser. J’avais déjà essayé une couple de fois, quand je me réveillais après un rêve cochon. Mais le décor me rattrapait, l’odeur, la situation. Je me sentais mal de faire ça devant Tony, même mort. Me crosser avec ma toilette à quelques mètres, pi des têtards mutants devant moi. Ça me turnait off, ça me dégoutait. Mais à matin, j’ai réussi. Je sais pas pourquoi. Je suis venu dans la boue.

J’ai jamais vraiment eu de blonde. Il y a eu des filles que j’ai aimées, je pense. Mais c’est impossible d’être sûr. L’amour, c’est peut-être juste une raison de se dire qu’on est heureux. Histoire de se calmer un peu, d’avoir une raison de vivre.
Les filles que j’ai aimé, ça a toujours été parce que je les trouvais belles. Rien d’autre. Presque un choix, une décision que j’ai prise pi que j’ai respectée. Jusqu’à ce que ça arrête. Une peine d’amour : une mauvaise décision. Jamais rien de plus. Aimer parce que c’est normal, que ça va de soi. Je sais pas trop si j’y crois.
La seule personne que j’aimais plus que les autres, c’était Tony. On s’entendait ben. Pas de malaise, rien. Je pense qu’on se comprenait. Mais là.

J’ai hâte que le gars viennent me parler, hâte qu’il m’amène une bière. Je me sens mal. Je comprends pas pourquoi, mais le gars, je le trouve sympathique. J’ai honte. Le gars a tué mon ami, le gars me tient prisonnier dans un trou derrière chez eux, mais j’ai hâte de lui parler. C’est trop long tout seul au fond de mon trou. J’aimerais ça l’haïr, le gars, même que des fois je réussi. Je pense à tout ça, toute cette histoire-là, de trou, de sirène, de Tony tué, pi je l’haïs. Mais il m’apporte mon déjeuner, mon café, mes clopes, il me jase ça en buvant une bière, pi je peux pas m’empêcher de le trouver sympathique. Pi là c’est moi que je me mets à haïr.

Je pense encore à ce que je ferais en retournant chez nous. C’est con, mais je suis rassuré parce qu’au moins j’aurai pas manqué d’école. Si le gars tient sa promesse, je vais être sorti d’ici avant la rentrée. Ça gâchera pas toute ma vie. Juste mon été. Comme si ma vie dépendait du nombre de sessions que je fais au CÉGEP. Je le sais même pas ce que je vais faire après mon DEC. Ils nous font faire des tests depuis secondaire trois, comme si il fallait le savoir tout de suite. J’vais pas me fier à un test corrigé par une machine pour choisir ma carrière. C’est cave. Je me dis que j’ai encore le temps d’y penser, mais que ça commence à presser. Mais j’ai pas envie d’y réfléchir. Je sais pas combien de temps mes parents vont continuer à payer mes études. Je pense que j’aimerais ça aller en voyage. Genre en Europe. J’aimerais ça mais j’ai personne avec qui y aller. Je sais pas si je serais capable tout seul. Ça prendrait de l’argent, aussi, pi j’en ai pas. Pi là c’est certain que j’ai perdu ma job. Bah. Il me reste un an avant d’arriver là.

Si j’ai bien calculé, ça fait un peu plus qu’un mois que je suis ici. Dans mon trou. C’est con, mais on s’habitue vite à rien faire. Tous les jours, je regarde passer le temps, le soleil monter dans le ciel, pi redescendre. Au début c’était intolérable. Mais là, ça va. Ça s’est fait tout seul, comme ça. Ça sert à rien d’avoir hâte; le temps se rallonge. Il faut juste accepter de rien faire. Je me sens bien. Aucune obligation, rien. Je jase avec Michel.
Je me sens vraiment mal pour lui. C’est moi qui l’ai tuée sa blonde. Je me rends compte qu’il l’aimait vraiment gros. Ça me rend triste. Des fois je me demande si je devrais lui dire que c’était moi pi pas Tony. Mais je le fais pas. Ça servirait à rien. À la limite, je peux comprendre qu’il ait été vraiment fâché pi qu’il ait sauté une coche pendant un instant. En plus, je pense qu’il le sait. Pi il s’est excusé. C’est pas facile de reconnaitre qu’on a tord. Mais lui il a accepté son erreur pi il sait que c’était pas bien. C’est pas tout le monde qui est capable de faire ça.

Il reste juste une couple de jours, pi après je suis libre. Si j’ai bien compté. C’est sûr que je pourrais demander à Michel, mais j’aime mieux pas. Je veux pas qu’il pense que je l’haïs pi que je veux juste retourner chez nous. Je l’aime bien, Michel, mais je m’ennuie pareil de mon lit. De toute façon, un jour de plus ou de moins, ça change pas grand-chose.

J’entends une porte claquer. Michel m’amène ma bière de 4 heures.
– Pi, fait pas trop chaud?
– Ça va, ça va. C’est mieux ça que d’la pluie.
– Drette ça. Faut voir le positif dans vie.
– …
– Tiens, j’t’ai am’né un p’tit queque chose.
Il s’accroupi sur le bord du trou pi me tend un genre de gros livre relié en cuir.
– C’que j’te montre-là, je l’ai jamais montré à personne.
– Je…
– Ouvre-le.
C’est un album photo. Presque trois pouces d‘épais. Sur la première photo, on voit un lac au lever du soleil. En regardant bien, j’ai aperçu une forme bizarre qui sortait de l’eau. On aurait dit des fesses. Je tourne les pages. Juste des photos de lac. Puis, sur une photo, on voit clairement une silhouette sous l’eau : un corps de poisson avec deux jambes. Je lève les yeux vers Michel, mais il fume en regardant au loin. Peu à peu, les photos se font plus claires pi se rapprochent de leur sujet. Des photos de la sirène, des photos de la blonde de Michel. Mais c’est pas juste des photos; c’est leur histoire. Je vois comment il l’a apprivoisée, comment ils se sont connus, comment ils se sont aimés. Ça m’émeut. C’est moi qui ai gâché tout ça.
– Était belle han?
La photo montre la sirène de dos. On voit ses petites fesses rondes sortir de l’eau en avant-plan, avec la tête tournée vers la caméra, mais sous la surface.
– Oué.
Elle avait vraiment des belles jambes. À chaque photo, mon regard cherche à s’introduire entre ses cuisses. La caméra capture dans la nage de la sirène des positions sensuelles, troublantes.
Les dernières pages montrent des photos du lac, vide.

Je stresse. J’ai toujours aucune idée de l’histoire que je vais raconter à ma mère pi à la police. À tout le monde. Il faut que j’invente dequoi, parce que personne va croire à la vérité. Au pire, je peux dire que je suis parti avec Tony dans un roadtrip pi qu’on s’est séparés à un moment donné. Mais le char de Tony est dans la cour du chalet. Ça marche pas. Au fond, la meilleure chose à dire, c’est ce qui s’est passé pour vrai, mais sans la sirène. J’avais les yeux bandés, j’ai rien pu voir. C’est ça.
C’est clair que j’ai hâte de me coucher dans mon lit, mais j’ai vraiment pas envie de parler à plein de monde qui vont être triste pour moi, pauvre gars qui s’est fait séquestré. Ça a pas été si pire. J’ai pas envie d’être le centre d‘attention.
Des fois je me demande pourquoi je veux rentrer chez nous. Les vraies raisons. C’est pas pour mes études; je sais même pas ce que je veux faire. Je m’ennuie pas vraiment de ma famille. Je m’entends bien avec mes parents, mais on a jamais été très proches. J’avais pas de blonde, pas d’engagement nulle part. La meilleure raison, c’est mes amis. Je voudrais les revoir. Mais au fond de moi, je me dis qu’ils ont trouvé quelqu’un d’autre pour me remplacer, pour faire des jokes à ma place. J’haïs ça.

– Grosse journée aujourd’hui!
– Han?
– C’est aujourd’hui que tu t’rachète!
– …
– Inquiète-toé pas, c’est rien de ben terrible.
Le gars déroule une échelle de corde. Rush d’adrénaline. C’est là. Je tremble mais je monte pareil. Il me fait rentrer dans son chalet, me fait m’asseoir devant la télé, pi il me donne une pilule à avaler. Je sais pas c’est quoi cette pilule-là. J’ai pas envie, mais j’ai pas le choix. Il allume la télé, me dit de patienter quelques minutes pi sort dehors. Je regarde autour. Je suis pas attaché, rien. Je pourrais sortir, prendre son pick-up pi partir. Je pourrais le faire. Juste y penser, ça me stresse. Je le ferai pas. J’ai patienté tout ce temps-là, je vais pas tout gâcher en essayant de m’enfuir maintenant. Je vais me racheter, pi je vais pouvoir partir. Après.
Je regarde la télé en attendant. C’est La petite sirène. Je souris. Ça fait longtemps que j’ai vu ce film-là. Longtemps que j’ai pas regardé la télé. Ça fait du bien. Ça fait longtemps que j’ai pas vu de fille, aussi. Je regarde la petite sirène rousse nager dans la mer, avec les hippocampes pi les méduses. Quelle âge elle a, la petite sirène? Mettons, 13 ans? Peut-être 15. Bah, quinze, c’est correct. Avec ses cheveux rouges, elle est cute, pareil… pi sa taille toute mince… les coquillages qui cachent ses seins… pourquoi elle les porte? Enlève-les… son sourire… sa façon de nager… Je bande, solide. J’ai pas été excité demême depuis longtemps. Je me sens tout gonflé.
Le gars revient. Il me dit de le suivre. Je me lève, mal à l’aise. J’essaye de cacher mon érection. Il m’amène dans une petite cabane, pas loin du chalet.
– Tadam!
Au milieu de la pièce, un gros bac transparent. Un aquarium. Dedans, une sirène. Des jambes de femme pi un devant de poisson. Comme celle que j’avais tuée. Mais plus petite. Tout d’un coup, je comprends. Je comprends, mais le pire, c’est que ça me dérange pas tant que ça. Je regarde le gars.
– C’est ta blonde, astheure. Vas-y, fourre-la.
Je suis encore bandé, encore excité. Je regarde les jambes dans l’eau, les jambes nues, les petites fesses toutes rondes… le poil qui pousse tranquillement entre les cuisses… les nageoires, tellement agiles… les écailles, qui changent toujours un peu de couleur…
Je bouge pas, je regarde la sirène, comme un pédophile regarde un petit garçon dans une cour d’école… j’ai tellement envie… mais je le sais que c’est dégueulasse, pas normal… je me déshabille pi j’entre dans le bac. J’ai de l’eau jusqu’au nombril. L’eau est tiède, c’est doux sur mes fesses, ma queue… ça m’excite encore plus. La sirène se met à nager autour de moi… à me frôler avec ses pieds, ses nageoires, ses fesses… J’étends la main pour la caresser moi aussi… elle est vraiment douce tellement douce… ses fesses sont blanches, fermes… à deux mains, je prends la sirène par les hanches pi je l’emmène vers moi. Je la touche un peu, entre les cuisses… mes doigts rentrent pas… elle est vierge… osti que j’ai envie de la baiser… elle est placée en levrette, les fesses remontées. Elle se maintient en place avec ses nageoires. Elle rapproche son cul. Je prends mon pénis pi je le rentre dans son vagin. Ça résiste, j’y vais plus fort… je la tiens solidement par les hanches… pi là mon pénis au complet rentre, jusqu’aux testicules. L’eau rougit autour de nous, ça m’excite encore plus… je commence à me faire aller le bas-ventre… fuck ça fait du bien… pi là à un moment donné… la sirène se fait aller toute seule, avec ses nageoires… elle avance pi recule doucement… j’ai pas besoin de la toucher… les branchies s’ouvrent plus rapidement… sa bouche aussi… elle se met à aller plus vite… je sens que je vais venir bientôt… c’est bon… pi là juste comme j’arrive pour jouir, la sirène baisse sa tête de poisson. Ses nageoires se mettent à flipper. Les orteils se courbent… Je vois son anus se contracter… pi sa vulve se serrer tout d’un coup… pi là je viens… un gros orgasme, direct dans son vagin de vierge. En venant, je lui sers les hanches pi je la presse contre mon ventre, le pénis bien enfoncé. Pi là je lâche tout… je me retourne. Le gars me tend une coupe de champagne avec un gros sourire dans sa face.
– Un toast pour mon gendre !

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L’autre Arielle – 3e partie

février 20, 2011

Récapitulons : après avoir tué la sirène, les deux gars se font pogner par un malade qui tue Tony avec un shotgun pi qui ramasse tous les oeufs qui trainent dans le cadavre de la sirène pour les ramener chez lui, avec le survivant attaché dans la boite de son pick-up.

L’autre Arielle – 3e partie

Je me réveille en sursaut, le soleil dans la face. Devant moi, tout en haut du mur de terre, une silhouette. Découpée dans le ciel bleu. Je plisse les yeux dans l’éclat du matin. Puis je me rappelle. À quelques mètres, Tony-cadavre, encore mort. Toujours pas de miracle.
– J’imagine que t’aimerais ça partir d’icitte, han?
– …
– Nonon, j’comprends. Mais pas tu suite. Y faut qu’tu t’rachètes avant. Betôt mais pas tu suite.
– Je… j’m’excuse…
– J’espère ostie! T’aimerais tu ça, moé, que j’tue ta blonde han!? Han!?
– Non…
– Bon. Tiens, un peu d’pain. Du café?
– …
– Tu veux tu du café?
– Ok.
– …
– …
– C’est quoi l’idée, aussi? Han?! Deux mongols qui trouvent une sirène pi y décident d’la tuer? C’est-tu cave ou quoi!? Ostie qu’vous êtes épais! T’as pas l’droit d’faire ça! T’as pas l’droit!
– …
– …
– …
– Bon m’en va en ville, t’as-tu besoin de que’que chose?
– … heu… des clopes?
– Ok. À plus tard.

J’ai faim. Du pain blanc, mou, qui colle dans ma bouche. Un instant, le goût de l’œuf me revient; souvenir échappé, éphémère. Le café trop concentré me fait grimacer. Me racheter, encore. Je sais pas ce que ça veut dire. Ça me stresse. Me racheter.
Une sirène. C’est ça qu’il a dit. J’ai tué une sirène. Sa blonde. C’est quoi cette histoire-là. J’arrive pas à comprendre. Le problème, c’est que c’est vraiment arrivé, pour vrai. La sirène, les têtards morts, Tony-cadavre, tout ça c’est vrai.
J’entends son pick-up s’éloigner. Les chants des oiseaux l’avalent tranquillement. Il faut que je m’en aille. J’inspecte mon trou sous la lumière du jour : comme hier. Rien. Un trou dans la terre, plus ou moins carré, le sol légèrement incliné. Les murs doivent faire au moins trois mètres au point le plus bas pi presque quatre au point le plus haut. Dedans, juste moi, Tony-cadavre pi quelques œufs avortés. J’essaye de grimper, mais la terre est trop dure. Peut-être creuser les murs pour empiler la terre. Non plus. Utiliser Tony-cadavre pour marche-pied?
– Inquiète-toé pas mon Tony, j’te pilerai pas d’ssus.
– …
– Ben dormi?
– …
– Moé ‘tou. Mal au dos, crisse.
– …
– T’as-tu une idée?
– …
– Ostie d’histoire man… ostie…

Je confirme que j’ai aucune chance de m’évader. Officiellement. J’ai passé le matin à essayer de trouver une façon de grimper. Mais je suis encore là. Rien à faire, il faut que j’attende l’autre fou. Que j’attende de me racheter, peu importe ce que ça implique. Au moins il a pas l’air parti pour me torturer. Ni me laisser crever de faim. Trois repas par jour, pas vraiment bons, mais des repas quand même. Des clopes quand j’en ai besoin. Mais il me laisse dans le trou. Le pire dans tout ça, c’est pas savoir jusqu’à quand il faut que j’endure ça. Si je pouvais compter le temps qu’il me reste, ça me donnerait un objectif, quelque chose à quoi je pourrais m’accrocher. J’attends je sais pas quoi. Ma supposée rédemption. Si je reste tranquille pi je fais comme il dit, il va se mettre en confiance, il va relâcher sa surveillance pi je vais pouvoir en profiter. Me pousser. Mais il va falloir que je sois sûr de mon coup, j’ai pas envie qu’y m’attrape. Là il serait fâché. Il a quand même tiré sur Tony. Il l’a tué, Tony. À bout portant. Ostie. Je veux m’en aller.
Je veux m’en aller.

Je sais pas si la police me cherche. S’ils quelqu’un a trouvé le char des parents à Tony au chalet, ou remarqué que le canot est plus là. Le pire, c’est que ça se peut que mes parents aient même pas encore parlé à la police. Ils doivent penser que je suis chez un ami pi que j’ai oublié d’appeler. Mais je pense pas. Je pense qu’ils s’inquiètent.
Même là. On est bien trop loin du chalet pour qu’ils me retrouvent. Ça a prit au moins deux heures avant qu’on arrive ici. On doit être au milieu du bois, dans le trou du cul du monde. Pi quand le gars va en ville acheter des affaires, ça lui prend un bon bout de temps avant de revenir. Ils me trouveront pas. Mon trou, mon bout du monde, mon horizon.

Au moins je suis pas tout seul. Tony est avec moi. Tony-cadavre, Tony-muet, mais Tony quand même. J’ai commencé à lui parler dès le début, sans me poser de question. Comme ça, pour parler. Meubler le silence, éviter de penser. Je le sais très bien qu’il me répondra pas, qu’il est mort, Tony. Mais d’une certaine façon, en lui parlant, c’est une façon de m’excuser. C’est pas Tony qui l’a tué, la sirène, c’est moi. Pi c’est Tony que le gars a tué. Alors je m’excuse en parlant à Tony, en lui tenant compagnie dans le fond du trou, dans la mort. Pour pas le laisser tout seul. Pi je pense que c’est bon pour moi, pour pas que je vire fou. Lui parler, ça rend tout ça moins pire, peut-être. Comme si j’étais pas tout seul dans cette marde-là.

Ma toilette, c’est au milieu de la pente, à côté du mur. Je peux m’accoter, pi le stock va couler loin de moi. Tony-cadavre, lui, a roulé tout au fond. Moi je me suis installé au bout le plus élevé du plancher de terre.
Ça pue, dans mon trou. Pas de douche, un cadavre pi une salle de bain en plein air. Mais je me suis habitué. Je sens plus rien. Juste trois jours avec un cadavre pi c’est déjà rendu normal. Encore, pendant de courts instants de lucidité, je perçois l’odeur nauséabonde, comme un flash. Puis je l’oublie. Là, en ce moment, je le sais que ça pue, mais ça me dérange pas.

L’azur me déprime. Depuis que je suis là, aucun nuage. L’infini se déploie sur ma tête. Je pense à tout ce que je pourrais faire à la place, si j’étais chez nous. Fumer des joints en jouant au freesby, chiller avec San pi tout le monde à la plage, n’importe quoi. N’importe quoi sauf ça, mon trou de quatre mètres carrés. Je me demande ce qu’ils font, les autres. J’aime penser qu’ils boivent de la bière en notre honneur, à moi pi Tony. Ça me rend triste. Je me rends triste tout seul. Il faut pas penser à ça. Monde parallèle, lointain, irréel. Estompé.

Les nuages, noirs et lourds. Pour la première fois depuis que je suis dans mon trou, il va pleuvoir. Ça se sent. L’air est épais, la chaleur collante. Ça me rappelle que j’ai pas pris de douche depuis un bon bout. Je regarde les nuages glisser lentement les uns sur les autres, sans bruit. Enflés, gonflés. Mais toujours rien. Dans mon trou, rien pour me protéger, rien à ma disposition. De la terre, un cadavre, mon linge. Ça fait pas beaucoup. Je sais pas ce que je vais faire quand il va commencer à pleuvoir. J’ai pas vraiment envie de passer la nuit à trembler dans un lit de bouette.
Tout-à-coup, j’ai peur de mourir noyé. L’eau va s’accumuler pi je vais mourir. À moins que l’eau qui monte m’aide à sortir d’ici.
Je fais le saut; quelque chose tombe à côté de moi. Un gros paquet noir.
– Tiens. Pour à soir.
– …
– … Y’annoncent d’la pluie. C’t’une tente. Tu peux pas dire j’pense pas à toé!
– Merci.
– Pi inquiète-toé pas pour l’eau, a va couler vers le fond pi la terre est ben poreuse.
– …
– C’est quoi ton nom?
– Jo.
– Enchanté, Jo. Moé c’est Michel.
– …
– Écoute, tu dois m’haïr pi toute, pi je comprends ça. Mais va pas penser qu’chu un fou, là.
– Nonon…
– Arrête moé ça, t’es trop téteux. J’ai rien contre toé, moé, mais faut tu comprennes une affaire : toé pi ton chum, ben vous avez tué ma blonde, ok, pi je peux pas laisser faire ça. Tu comprends? Tu penses tu que j’me fais du fun à t’garder demême chez nous? Ben non! Mais j’veux te garder à l’œil. Je l’sais qu’tu veux t’en aller. Mais j’veux qu’tu t’rachètes. D’ici un mois et demi, ça devrait marcher.
– Un mois et demi?
– T’es ben capable de patienter encore un peu. J’essaye de pas trop être méchant aik toé, ché pas si t’as r’marqué.
– Ouin… heu… merci…
– …
– Je… j’peux-tu vous d’mander que’que chose?
– Quoi?
– Ben… faudrait j’parle à mes parents, ou ben j’leur envoye un mail, juste pour dire que chu correct tsé, que j’va revenir dans deux mois… tsé j’peux inventer une histoire, je sais pas, un roadtrip, n’importe quoi… j’veux juste leur dire que j’vas ben. Pour pas qu’y s’inquiètent.
– T’es tu malade! On s’en crisse d’eux-aut’! Tchèque moé, j’ai pas besoin de personne pi chu content pareil. Moé chu ben icitte, j’ai pas envie d’aller ailleurs. J’ai tout ce que j’veux. J’avais tout ce que j’veux, avant toé pi l’autre cave v’niez faire les cons par icitte.
– Mais…
– Haa, arrête ostie! Un point c’est toute.
– …
– …

Hier, le gars est venu me réveiller. Il criait d’en-haut du trou qu’il fallait que je sorte. Il pleuvait plus, même si le ciel était toujours couvert, l’air toujours lourd. Juste la terre humide pi les arbres couverts de gouttelettes. Le gars m’a demandé si j’avais bien dormi, je comprenais pas pourquoi il me demandait ça. Ensuite il m’a donné un cigare pi du champagne. Il avait l’air de bonne humeur. Je lui ai demandé ce qu’on fêtait pi il m’a répondu que je verrais plus tard. On a allumé notre cigare pi le gars a commencé à parler. Il m’a posé des questions, demandé ce que je faisais dans la vie, des trucs comme ça. Moi je savais pas quoi répondre, j’avais pas vraiment envie de lui parler, au fou qui avait tué Tony. Il m’a dit qu’il s’excusait d’avoir tué Tony, qu’il avait pété les plombs. Il m’a aussi dit qu’il s’excusait mais qu’il avait besoin de moi. Je lui ai dit que c’était pas grave. J’avais pas le choix. Hypocrisie; légitime défense.
Pi là aujourd’hui, dans l’après-midi, le gars est venu s’installer à côté de mon trou pi il m’a donné une bière. Il a fumé une clope avec moi en me racontant qu’il avait frappé un chevreuil à matin en allant en ville pi que son pare-choc était fini. Ensuite il m’a souhaité bonne fin de journée pi il est reparti. Ça fait du bien, une bonne bière.
Dans le coin, Tony, un œil entrouvert. Enfoncé dans la boue jusqu’à la taille mais toujours en position assise, comme je l’ai mis la première journée.
– Le gars fait dire qu’y s’excuse.
– …
– Ouin.

La légende du Val Dormant, par Washington Irving

février 14, 2011

Titre original : The legend of Sleepy Hollow
Parution : 1820
Nouvelle
35 pages

Irving est aussi l’auteur du fameux Rip Van Winkle, le gars qui s’endort pi qui se réveille 20 ans plus tard. Burton s’est inspiré de The legend of Sleepy Hollow pour son film Sleepy Hollow.

« Alors qu’ils arrivaient au sommet d’une butte, et que se découpait contre le ciel la silhouette du cavalier – gigantesque, il était emmittouflé dans une cape –, Ichabod sentit son sang se glacer dans ses veines quand il découvrit que l’homme n’avait pas de tête ! »

En gros, c’est l’histoire d’un enseignant supersticieux, Ichabod, qui tombe amoureux de la plus belle fille du village, aussi convoitée par un douchebag genre Gaston dans Beauty and the Beast, Brom l’Osseux. Après une soirée passée chez sa chicks avec tout le village à se raconter des histoires de fantômes pi toute, Ichabod prend la route tout triste parce qu’y s’est fait rejetté. Sur le chemin du retour, y voit un grand cavalier qui le suit. Y remarque qu’y a pas sa tête sur les épaules pi qu’y la traine sur sa selle. Y finit par y lancer dessus. Ichabod crisse son cmap pi revient pu jamais à Sleepy Hollow.

Ça ressemble pas mal aux contes québécois de la même époque, genre canot volant pi bête à grand’queue. Ça met en scène la vie de village pi des personnages typés. On a affaire ici à un fantastique désamorcé, parce qu’on comprend à la fin que le cavalier pas de tête, c’était Brom qui voulait faire une joke à son rival. Le film de Burton a repris l’anecdote mais a pas mal changé l’histoire.

Étant un fan du film, je m’attendais à quelque chose de nice de la nouvelle, mais j’ai été déçu. Y a pas grand-chose à tirer de cette histoire-là, à part que c’est une légende locale mise sur papier par Irving. On a le droit à une morale dans les dernières lignes pi à pas vraiment de deuxième niveau à creuser.

Verdict : Pas recommandé. Un long build-up qui tombe à plat. Une anecdote, sans plus.

L’autre Arielle – 2e partie

février 13, 2011

Dans l’épisode précédent : Rappelons-nous que nos deux amis, après un après-midi de pêche occupé à boire de la bière et fumer des joints, ont trouvé sur la rive du lac une étrange créature aux jambes de femme et au torse de poisson, qu’ils décâlissèrent à coup de rame sans hésiter.

L’autre Arielle – 2e partie

Accroupis derrière le feuillage, on tremblait. À quelques mètres, le canot blanc trop visible dans la lumière mourante. Sur le lac, le bateau s’approchait. On bougeait pas, respirait pas, réfléchissait pas. Nos cerveaux embourbés s’enfonçaient. La bière pi le pot s’étaient évaporés quand on avait tiré la chose hors de l’eau.

– Y a tu quelqu’un ?
– …
– Allo?
– …
– Allo?
– On fait quoi?
– On a juste à sortir, pi dire qu’on s’en allait.
– Pi si y s’approche?
– Yaurait pas de raison de s’approcher.
– …
– Voyons ostie…
– Vas-y!
– …
– Allo?… Quessé qu’vous faites su’ mon terrain ?
– Bonjour… heu… désolé on savait pas que c’tait votre terrain… on voulait juste…
– Nonon, c’est pas grave… vous auriez pas vu personne, juste demême?
– Han? Heu… non… non.
– Vous êtes ben sûrs, paske… quessé ça?
– Quoi?
– Quessé vous avez faite?
– Rien… rien!
– Tabarnac!

Le gars a sauté à l’eau, laissant son bateau sur le bord de la rive. Il marchait vers nous, l’air crispé. On disait rien, on essayait juste de pas le regarder. Cerveau enseveli. Il avançait en direction du monstre écrasé sur le sol. En le voyant, il s’est mis à courir.
À genoux dans les entrailles colorées, ses bras pendaient le long de son corps, sa tête se promenait à gauche, à droite. Ses épaules sautillaient. On l’entendait sangloter. Là, je me suis dit qu’il y avait un vrai problème, parce que c’était impossible que quelqu’un pleure à cause de ça. Personne de normal.
Lentement, il s’est levé, s’est retourné vers nous, les yeux gonflés, rougis. Visage dévasté.

– Quessé… ostie quessé vous avez faite? Ostie! Ostie! Vous êtes qui câlisse! Han? Vous faites quoi icitte? Tabarnac!
– On…
– Ta yeule toé crisse! Vos yeules ostie! J’en reviens pas…. Calvaire! Comment ça?
– On l’a trouvée dans…
– Vous l’avez tuée! Ostie que vous êtes caves! À quoi vous avez pensé? Ostie… je suis supposé faire quoi moé, astheure? Han?

Ses cris étaient repris à travers le lac, écho improbable. Nous, toujours immobiles. Il est retourné à son bateau, derrière les roseaux. Pendant une seconde, je me suis dit qu’il partait pi qu’on allait retourner chez nous. Mais il est revenu, une carabine à la main. Moi pi Tony, silencieux, glacés, incrédules. Il pouvait pas s’en servir, de sa carabine, il pouvait pas. Mais la chose qui gisait à quelques mètres de là affirmait le contraire. Logique amputée. Il faudrait parler, s’en sortir en parlant. La seule façon de s’en sortir. Parler. Avec le gars à la carabine, le gars dément, le gars devant nous.

– Monsieur…
– Nonononon, ta yeule.
– Mais…
– Ta yeule ta yeule ta yeule! TA YEULE!
– …
– Pourquoi vous avez faite ça? Han!?
– On pensait que… un cadavre, dans l’eau… on a eu peur…
– Ben oué… on a eu peur… ostie! Qui c’est qui l’a tuée?
– …
– Toé? C’est-tu toé?
– N… non… je…désolé…
– Ben oué.

Le coup a touché Tony dans le ventre. Projeté en arrière, il est retombé sur les galets de la rive. Surpris par le son, je me suis laissé tomber en petite boule à terre. J’y croyais pas.
Le soir grisâtre a fini par avaler complètement la déflagration. Le silence est revenu. Tony, tout plein de sang, étendu sur le dos. Ses jambes bougeaient comme celles du monstre, plus tôt, mouvements incontrôlés, incongrus. Dans ses yeux, je voyais qu’il comprenait pas, Tony, qu’il comprenait pas pourquoi il était couché par terre avec du sang partout pi son ventre dans ses mains. Ses yeux étaient grand ouverts, sa tête tournait, à gauche, à droite, il cherchait une explication, une parcelle de réalité. Le gars s’est approché pi lui a donné deux coups de crosse dans la face. C’était plus Tony, c’était une autre affaire qui trainait sur le bord du lac. Tony mort. Tony-cadavre.

– Hey!
– …
– Toé! Vient icitte. Vient icitte!
– …
– Toé, tu peux t’racheter. Aide-moé. Prends-y les bras. On va l’emmener là-bas.
– …
– Enwèye!

Je me suis levé, pas sûr d’où j’étais pi de ce que je foutais là. J’ai fait comme le gars m’a dit, sans réfléchir, je pouvais pas réfléchir. Plus ou moins clairement, je me disais que j’allais pouvoir rembobiner tout ça quand ça serait fini.
En me penchant pour prendre les bras de Tony-cadavre, je pouvais pas détourner le regard de sa face éclatée. Son œil droit, crevé, se perdait dans le fond de son orbite fracassée. Son nez était écrasé vers le bas, pendait, masse cartilagineuse pi ruisselante, dans la bouche édentée. Tony masqué. Le gars lui a pris les pieds, pi on l’a emmené à côté du monstre. Le gars a sorti un couteau de je sais pas où pi il a agrandi la plaie. Méthodiquement. Une fois Tony-cadavre bien éventré, le gars a commencé à couper. À vider. Un organe à la fois. Sur la rive, l’intérieur de Tony-cadavre se mélangeait à celui de la femme-poisson. Dix, quinze minutes. Debout, j’attendais. Je regardais, les yeux vides. Quand j’y repense, je me trouve trop con. Le gars avait lâché sa carabine, j’aurais pu lui voler, ou juste partir en courant, je sais pas, au moins faire quelque chose. Mais j’ai rien fait. Puis le gars s’est levé, a baissé la tête en regardant à terre. Il s’est accroupi, il a pris un petit globe dans sa main, il l’a tourné dans tous les sens, puis il l’a lancé à l’eau. Il en a pris un autre, il l’a tourné en tous les sens, pi il est allé le déposer doucement dans le ventre de Tony-cadavre.

– Viens m’aider toé!
– …
– C’est pas compliqué. Tu prends ceux qui bougent encore pi t’es mets dans son ventre. Ceux qui bougent pas, t’es laisses là. Enwèye.
– …
– Faut les garder au chaud tsé.
– …
– Tiens, je t’en donne un. Ça va être le tien.
– …
– Prends-le !
– …
– Bon, mets-le dans ta yeule, pi aide moé à apporter ton ami su’l bateau.
– Dans…
– Pour qui reste au chaud calvaire! Vous avez tué sa mère câlisse, tu y dois ben ça!

L’œuf dans ma main, chaud, humide. Un genre de petit têtard déformé gigotant doucement derrière la paroi translucide. Vivant. Un petit animal qui pouvait pas exister mais qui bougeait pour vrai. L’œuf dans ma main venait comme confirmer tout ce qui s’était passé depuis qu’on avait vu les jambes, moi pi Tony. Pi il fallait que je le mette dans ma bouche.
Je me rappelais celui que Tony avait crevé entre ses doigts. Œuf fragile. J’avais peur du goût que ça allait avoir, de la texture, peur qu’il crève dans ma bouche, peur que le gars me tue si l’œuf crevait dans ma bouche. Je voulais surtout pas que le têtard me touche, qu’il agonise en se débattant sur mes joues.
J’ai placé mes mains comme pour boire de l’eau d’un robinet pi j’ai fait rouler l’œuf doucement jusque sur ma langue. Un haut le cœur. J’ai fermé les lèvres. Un autre, un gros. J’ai fermé les yeux, respiré par le nez. Longues respirations, comme au cours de yoga. Ça goûtait acide, dégueulasse. La paroi qui retenait le liquide me semblait molle, ondulait sur ma langue, mon palais, mes joues. Œuf fragile. Je me disais qu’en obéissant, le gars allait me laisser partir. C’était certain. Faire ce qu’il voulait, pi partir. Chez moi, à la maison. Le gars a dit que je pouvais me racheter. Me racheter, ensuite partir. Cette idée-là m’a aidé à supporter le goût de l’œuf, à le garder dans ma bouche.
Après ça, on a emmené Tony-cadavre jusqu’au bateau. Le gars m’a attaché les mains pi il a parti le moteur. Couché à terre, je voyais juste le ciel, les étoiles. La lune. Le bateau allait vite, je le sentais, mais les étoiles restaient au même endroit. Toile profonde. J’avais aucune idée de l’endroit où on allait, comment j’aurais pu le savoir? Je savais même pas où il était le chalet de Tony pi je le sais toujours pas. J’étais perdu. Avec un fou, Tony-cadavre pi un œuf de femme-poisson dans ma bouche. En me concentrant sur ma respiration, je réussissait momentanément à oublier ce que j’avais dans la bouche. Ça durait quelques secondes, pi je revenais à l’œuf.
Deux heures plus tôt, tout allait bien. Moi pi Tony on buvait, on fumait, on se faisait du fun. Mais le pot était loin, vraiment loin. Fracture douloureuse.
Après un long moment, le bateau s’est immobilisé. Le gars m’a détaché pi on a pris Tony-cadavre. On l’a descendu sur un petit quai pi on l’a mis dans la boîte d’un pick-up. Tout ça délicatement, pour pas briser les œufs. Dans ma bouche, l’œuf. Encore là, toujours là. Je le sentais gigoter par moments, déformer sa mince pellicule avec son petit corps hybride. Comme une femme enceinte sent son enfant bouger. C’est à ça que j’ai pensé, je m’en rappelle, parce que ça m’a complètement dégoûté, cette image-là. Moi qui porte un être vivant dans mon corps. Le gars m’a rattaché les mains, encore, pi les pieds. Dans la boîte, avec Tony-cadavre.
Le gars conduisait doucement, lentement, pour pas malmener les œufs. Mais sur le chemin de terre, ça servait à rien. Couché sur le ventre, je devais lever la tête un peu pour pas accoter ma mâchoire sur le plancher de la boîte. Garder la tête dans les airs pour pas heurter ma face pi briser l’œuf. Les muscles de mon cou forçaient, tout mon corps tremblait. Dans ma bouche, l’œuf, œuf fragile. J’endurais la douleur pour pas le briser. Le gars m’avait dit de le garder, que ça allait être le mien. Si je le brisais, le gars serait fâché. Pas le briser. Juste avant que je sois à bout de force, j’ai comme réalisé que l’œuf était moins fragile que je pensais. Avec ma langue, j’ai testé sa texture, sa résistance. C’était mou, mais solide. Je devais faire attention quand même, mais j’ai tenté de déposer la tête. J’avais trop mal, j’étais plus capable. En tremblant, j’ai accoté ma joue sur le plancher, en maintenant l’œuf avec ma langue dans mon autre joue, pour l’amortir un peu. Une onde de chaleur a envahi mon cou, vague douce pi englobante qui s’est propagée dans tout mon corps. Fin de la douleur, respiration plus facile. Amer réconfort.
Le pick-up s’est arrêté longtemps après. Une heure, peut-être. Ou deux, je sais pas. Mais quand on est arrivé, il faisait noir. Complètement noir, une nuit de campagne. D’encre. Le gars est monté dans la boîte.

– Bon, tabarnac. Bravo ostie! Sont tout’ morts!
– …
– Montre-moi voir lui dans ta yeule. Ouvre.
– …
– Haaa, c’est ben beau ça, lui au moins y est vivant. C’est un signe ça! Le destin. Tu vas voir, tu vas l’aimer.
– …
– Bon en attendant, prends ton ami pi emmène-le en arrière.

Les membres libérés, la bouche enfin vide, Tony-cadavre dans mes bras, j’avançais pas vite. Tony avait toujours été plus grand pi plus lourd que moi. Les œufs morts dans son ventre m’écœuraient. Il y en a qui avaient éclatés, d’autres qui bougeaient plus. Une vingtaine de globes translucides avec un petit mutant à l’intérieur, mort.
Je marchais dans la nuit sans voir où j’allais. Le gars m’avait dit d’aller là-bas, là où il pointait. J’ai marché quelques secondes avant de recevoir un violent coup au dans le bas du dos; mon corps s’est cassé en deux pi je suis tombé vers l’avant. Mais j’ai pas touché le sol tout de suite. Je suis tombé pendant une fraction de seconde de trop. Je me suis écrasé au fond d’un trou, sur Tony-cadavre. J’ai senti les œufs crever sous mon poids pi un liquide imbiber mon chandail.
Autour de moi, la nuit, le noir. À genoux sur le sol mou, humide, boueux. Derrière le sombre horizon, encore les étoiles, la lune, au même endroit, immobiles. Une odeur de terre mouillée emplit l’air. La nuit était chaude.

Là, je suis dans un trou, un trou dans le sol. J’ai essayé de sauter; le bord est trop haut. J’ai tâté les parois. Quatre murs, un trou carré. Rien à faire. Attendre.
– Une ‘tite clope mon Tony?
– …

L’autre Arielle – 1re partie

février 6, 2011

J’ai écrit une nouvelle l’année passée pi je sais toujours pas quoi faire avec, elle est trop longue pour la plupart des revues pi d’un genre qui fitte pas tant avec les politiques éditoriales classiques. Facque j’ai décidé de la publier icitte, en 4 parties, une à chaque dimanche du mois de février. Si j’avais à décrire le ton en quelques mots, je dirais fantastico-trash-gore. Ou dequoi dans le genre.

L’autre Arielle

Je comprends pas. Depuis deux heures, je repasse l’après-midi dans ma tête, pour essayer de comprendre ce que je fais ici. J’ai beau essayer, j’arrive pas à agencer les évènements dans une trame logique. Je veux dire : je me rappelle très bien tout ce qui s’est passé – ça vient d’arriver – mais j’y crois toujours pas.

L’air stagnait lourdement, tellement humide qu’il flottait sur le lac. Aucun nuage, juste le ciel bleu qui rosissait à l’horizon. On voyait déjà la lune, toute pâle, au-dessus des arbres. Notre canot bougeait pas, immobile dans l’eau brune. Seul Johnny Cash donnait un peu de vie au décor silencieux. Sa voix grave imprimait des cercles concentriques sur la surface lisse du lac assoupi. Molle, tranquille fin d’après-midi.

– Hey ça veut dire quoi bâbord?
– …
– …
– C’est pas l’éléphant?
– Han?
– Ben oué, l’éléphant… tsé y’avait un suit vert. C’tait le roi des éléphants.
– Non, ostie, j’te parle pas de Babar l’éléphant… À bâbord.
– Heu… bâbord c’est à gauche pi tribord c’est à drette.
– T’es tu sûr?
– Ché pas.

Moi pi Tony, assis dans le canot. On finissait les dernières Bowes. Les autres gisaient dans leur carton mouillé, à côté des cannes à pêche qu’on avait pas touchées de l’après-midi; un prétexte, rien d’autre. On voulait juste relaxer, boire des bières, fumer des battes. Profiter du beau temps, pendant que ça durait. On avait passé l’après-midi à jaser pi écouter de la musique. À se faire du fun pi s’en foutre.

– Hey on s’fume l’autre batte pi on s’pousse?
– Han?
– Le batte?
– Ha! Ben sûr. J’étais dû, moi, là.
– On a pas pogné grand’chose han!
– Bah on s’en crisse, tsé. Fuck les poissons.
– Ouin… anyway j’aime crissement pas tant ça du poisson.
– Bah c‘est bon, tsé, d’temps en temps.
– …
– …
– Hey… tsé d’la poutine… y en a à plein de sorte astheure… y en a tu au poisson?
– Fuck man pourquoi on en ferait au poisson?
– Bah ché pas.
– Oublie ça. Ça goûterait l’calvaire.
– Ouin.
– T’imagines tu à quel point tu puerais d’la yeule après ça?

J’ai pris la dernière poffe, celle qui brûle les doigts, pi j’ai lancé le mégot dans le lac. Le signal du départ. On zigzagait laborieusement, à cause de la bière pi de notre incompétence dans le domaine du canotage. Je sais pas pour Tony, mais moi, j’étais pas mal buzzé. Ma rame s’enfonçait dans l’eau doucement; j’aurais pu pagayer encore longtemps, sans réfléchir. C’était agréable. Le lac avait l’air plus tranquille que jamais. De toute la journée, on avait vu personne. Même pas de vent. Juste l’humidité qui nous étouffait gentiment.

C’est ce moment-là que ça a dérapé. Une rupture dans notre journée parfaite, dans notre vie normale. Un petit moment, une seconde qui a tout changé. Comme l’instant où un oiseau s’écrase contre une fenêtre. C’est le vrai commencement de toute l’histoire.

– Yooo quessé ça?
– Han?
– Là-bas! Tchèque!
– Dequoi crisse!
– Ostie, sur le bord de l’eau, tu vois pas?
– Crisse pointe comme du monde!
– T’es-tu aveugle ostie! Non sérieux, juste là, dins quenouilles… tu vois-tu?
– J’pense. Mais pourquoi tu m’montres ça?
– Ben là câlisse c’est des jambes!
– Han? Dequoi tu parles?
– Des jambes ostie, tu l’sé c’est quoi.
– Man, t’as trop bu ou ché pas…

C’était vraiment des jambes. Toutes blanches. Des jambes qui dépassaient des herbes hautes. Comme si quelqu’un était tombé dans l’eau pi que ses pieds trainaient encore sur la rive. Un corps à moitié submergé. Elles bougeaient pas. On voyait l’eau brune pi des jambes blanches qui sortaient. On s’est rapproché; des jambes de femme. Des belles jambes, avec des petits mollets bien formés pi des pieds avec les ongles peints en rouge. Debouts dans le canot, on était silencieux, tendus.

– Man, c’est quoi câlisse?
– Ben… quèqu’un de mort. La tête dans l’eau pi toute.
– Mort?
– Ben là!
– Heu… on fait quoi? Appeler la police?
– Ben oui toé, appeler la police. Nonon, fuck off, on se pousse. Anyway j’ai pas envie de rester icitte plus longtemps, j’ai des affaires à faire à soir.
– Tu veux qu’on la laisse là?
– Ben oué. Au pire quelqu’un d’autre va tomber là-dessus.
– Pi si personne…
– Ha câlisse a rest’ra là, quessé tu veux ça m’fasse!
– Ben là… c’est pas un crime ou dequoi…
– Quoi?
– Ben… genre pas aider quelqu’un…
– Calvaire, on l’a pas vue, pi c’est toute. Tsé est ben cachée pareil.
– …
– Mais on peut ben aller voir pareil.
– Quoi?
– Aller voir pareil. Juste demême.
– Voir un cadavre?
– Ché pas… personne va nous voir.

On a tiré le canot sur le bord de l’eau. Les jambes immobiles juraient dans le soir qui tombait, tellement blanches qu’elles brillaient presque. On les regardait sans bouger, sans savoir quoi faire. La bière pi le pot ajoutaient à l’effet irréel, engluaient mes réflexions qui se limitaient à remarquer l’incongruité des jambes sur la rive. Dans le flou de l’ivresse, c’était des jambes, rien d’autre. Je constatais juste leur présence, sans comprendre leur signification. Ni un cadavre, ni une femme noyée, juste une paire de jambes sur le bord d’un lac. Comme un élément de décor au mauvais endroit. Pourtant, elles se fondaient dans le paysage. Tranquilles, immobiles, éternelles.
Le temps passait, l’horizon se rapprochait peu à peu.

– On la sort de d’là?
– …
– Pogne son pied.

Peut-être que c’était la bière, peut-être le silence qui planait sur le lac, peut-être l’étrangeté de la situation qui rendait le monde réel trop loin pour y penser; je sais pas pourquoi, mais je me suis dit qu’on allait la sortir de là. Lui prendre les jambes pi la tirer hors de l’eau.

La peau était gluante, couverte d’une couche de substance visqueuse. Glissante, comme la peau savonneuse dans la douche. Froide, aussi, pi toute molle : les doigts laissaient des marques aux endroits que j’avais touchés, sillons qui disparaissaient en quelques secondes. Quand j’y repense, je comprends pas comment j’ai pu faire ça sans être dégoûté. Je frissonne juste à y penser.
Une main sur la cheville, l’autre au-dessus du genou, notre prise était bonne. On a tiré trop fort; le corps est sorti d’un coup pi on est tombé sur le cul.
C’est là que les jambes se sont mises à bouger, que l’adrénaline a kické.

– Va chercher la rame! Enwèye ostie!

Une réaction d’auto-défense, rien d’autre. Les jambes battaient l’air comme si elles voulaient se libérer d’une étreinte menaçante. Blanches, laides. Vivantes. J’ai pris la rame pi je me suis approché. Plus rien existait, plus rien, juste l’affaire qu’on venait de tirer hors de l’eau.
Les jambes blanches continuaient à gigoter sur la rive, comme si elles pédalaient sur un vélo détraqué. Blanches, avec les ongles peints en rouge. Normales jusqu’aux hanches. Mais un peu au-dessus du pubis, la peau s’écaillait. Un peu au dessus du pubis, c’était plus une femme, ni même un humain. La peau luisante pi huileuse réfléchissait les derniers rayons de l’après-midi, je m’en rappelle, ça brillait. Sur les côtés, des fentes palpitantes s’ouvraient pi se refermaient en spasmes désespérés. Les nageoires faisaient un bruit mou en frappant les flancs mouillés. Le corps sautillait sur place, secoué de convulsions asphyxiées.
J’arrivais pas à comprendre ce que je voyais, à rationaliser ce que j’avais sous les yeux. J’ai levé la rame au-dessus de ma tête pi j’ai donné un grand coup de hache sur le corps écailleux. La rame a rebondi sur la peau luisante comme sur un ballon trop gonflé. Le deuxième coup a atteint l’œil, l’œil sans paupière, l’œil qui semblait me voir, qui m’observait. Le globe a éclaté sous le coup, répandant un liquide blanchâtre sur les écailles brunes. Je continuais à frapper dans la plaie, rougissant le bout de ma rame qui projetait du sang chaque fois que je la levais au-dessus de ma tête. Puis la rame a percé les écailles. Le sang a jailli de la peau crevassée. Un liquide d’un brun translucide a coulé de la gueule du poisson. Il continuait à bouger, moi je continuais à frapper.
Je m’acharnais sur le corps sans penser aux jambes qui se débattaient, ni à la chose que je frappais; je devais continuer. Trop bizarre, trop horrible. C’était incontrôlé, mes mouvements, ma réaction; instinct de survie. Mais la menace était pas physique, pas dangereuse pour ma vie. Elle l’était pour ma santé mentale, pour le monde dans lequel je vivais, pour ce que j’acceptais comme étant la réalité, la vérité.
Du sang noir pi épais s’écoulait des branchies; une matière jaunâtre sortait de l’œil crevé à chaque coup que je portais. De la compote de pommes, on aurait dit. La tête horrible avait arrêté de gigoter, les jambes aussi. Je tapais sur le corps mutilé, immobile pi crevé. Puis, le ventre s’est ouvert, j’ai senti la chaleur sur ma peau, comme un souffle : l’odeur était dégoûtante. Molle, piquante. Les tripes ont coulé sur la berge, jusqu’à mes pieds. Des dizaines de petits globes ont roulé dans tous les sens. En reculant, j’ai pilé sur je sais pas quoi pi je me suis retrouvé étendu dans la pâte visqueuse. Dans les entrailles d’un monstre, mes mains glissant dans un liquide gluant. Peau souillée. Peau collante.
Sur la berge, une femme-poisson en bouillie. Les jambes bougeaient plus, le haut du corps croupissait en silence sous la brunante. Pâte à modeler multicolore fondue au soleil. Silence pesant. Sur le sol, une multitude de petites boules grosses comme des balles de ping-pong. Tony en a pris une dans ses mains, il l’a crevée maladroitement entre ses doigts. Un réflexe, comme une brûlure. Le têtard s’est écrasé au sol, le pied de Tony par-dessus.

– Man… je…
– Tabarnac tabarnac… crisse… tabarnac!
– C’est… quoi ça ? C’est quoi? Jo, ostie, c’est quoi?!
– Man je l’sais tu moé, crisse! Mais y est mort…
– …
– Je… je l’ai tu tuée?
– Ça a l’air…
– T’as-tu vu toi itou? Man une… une tête de poisson… comment ça?
– Je l’sais pas dude… pourquoi je l’saurais?
– Mais… c’est quoi?
– C’est, genre… une sirène… backside.
– … Fuck.
– …
– …
– On fait quoi?
– On s’pousse. Live.

Le temps de retrouver les rames, de mettre le canot à l’eau, de calmer un peu notre cœur convulsant. Un bruit. Un moteur. Un bateau. De plus en plus près.

La suite : dimanche prochain, 13 février.

La voix révélatrice – Pastiche de Poe

janvier 19, 2011

Y a quelques mois, j’ai lu les Histoires extraordinaires, pi j’ai remarqué que plusieurs nouvelles se ressemblaient sans les thèmes pi la construction. J’ai essayé de faire un pastiche (en toute humilité), pi voici le résultat.

La voix révélatrice

Il y a quelques jours, un souvenir m’est revenu, un souvenir clair qui ressurgissait pour la première fois depuis mon enfance. Des circonstances extraordinaires me poussent à tout transcrire sur papier, ne serait-ce que pour servir de leçon aux générations futures, ou, mieux, pour m’innocenter. Tant d’étrangeté est difficilement acceptable en ce siècle de rationalisme scientifique, et pourtant, l’évidence est bien là.
Pour bien comprendre mon histoire, vous devez savoir que j’ai grandi à la campagne – la campagne anglaise, avec ses vertes collines et ses moutons paisibles. Mes parents étaient de simples bourgeois, n’ayant que l’argent et les profits en tête. Leur esprit primitif semblait incapable de comprendre ce qui ne pouvait se calculer en billets verts. Pourtant, ils réussirent à cumuler une richesse considérable, amplement suffisante pour vivre dans une confortable opulence.
Il me semble avoir toujours été de nature taciturne, plus enclin à l’étude de traités de philosophie qu’aux jeux brutaux et grossiers de mes frères et sœurs. Je ne sais trop si c’est quelque prédisposition génétique, sommeillant quelque part dans le sang impur des mes parents, ou l’influence des paysages pittoresques qui encerclaient la résidence familiale qui orienta mon esprit dans de telles voies, si peu attrayantes aux yeux d’un enfant normal. Dès que je fus en âge de le faire, je me mis à lire; quelques mois me suffirent pour épuiser la médiocre bibliothèque que mon père avait accumulée avec les années. Privé de mon seul plaisir, je sombrai dans une sorte d’apathie qui dura plusieurs jours. Je passais des heures assis, sans bouger, devant la triste bibliothèque qui ne pouvait plus rien m’apporter.
Heureusement pour moi, le vieux domestique de la famille, malgré une infirmité marquée, conséquence d’un mariage consanguin, me témoignait une grande amitié et m’assistait dans mes longues nuits de veille dans le bureau de mon père. Son âge avancé courbait son dos en un angle inquiétant; son bec de lièvre révélait des dents d’un jaune grinçant. Mais derrière cette apparence horrible se trouvait une âme élevée, un esprit raffiné sachant apprécier les vers les plus subtils et les concepts les plus abstraits. Je lui dois tout : mon éducation littéraire et philosophique, mais aussi mathématique, et même, je peux l’affirmer aujourd’hui, spirituelle : les arts les plus pervers et les plus vils que le savoir de l’homme ait jamais engendrés. En effet, le domestique – il s’appelait Jörn – n’était pas anglais – personne ne savait d’où il venait, ni comment il avait abouti au service de ma famille. Je ne le sais toujours pas; toute cette histoire reste embourbée dans un mystère épais et puant.
Le souvenir que je garde de lui est assez flou, presque métonymique : je ne me souviens que de son œil – son œil éclairé et fou, sans cesse tournant dans tous les sens, comme guettant quelque menace. Sa manière de vous fixer était des plus singulières, et ce regard – mon dieu, ce regard! – restera dans ma mémoire jusqu’à ma mort, et bien au-delà. Aux yeux d’un enfant, même le plus précoce, une figure d’une telle sorte n’offrait point de raison d’être effrayé; pour un adulte toutefois, son aspect était des plus repoussants, et sa seule présence suffisait pour chasser les invités. C’est pourquoi mon père le gardait hors de vue; il lui déléguait les besognes les plus ingrates. Mais le pauvre n’en ressentait aucune amertume, et à la façon dont il baissait la tête en acceptant les ordres de mon père, je voyais bien qu’il savait sa situation sans issue et qu’il l’avait depuis longtemps acceptée ainsi. Toute la journée, il errait à travers le manoir, à désherber ses jardins boueux et à dépoussiérer ses sombres corridors. Il va sans dire qu’aujourd’hui, avec du recul, je ne comprends toujours pas comment j’ai fait, jadis, pour ne pas mourir d’effroi à la seule vue de cet homme au physique monstrueux.
Toutefois, et très bizarrement, sa voix était d’une tendresse, d’une limpidité que je ne pourrais qualifier que de mystique. Chacune de ses paroles était propulsée avec tant de douceur qu’on aurait dit la rosée chuchotant sur les feuilles des arbres. Elle contrastait avec toute sa personne, cette voix, et j’ai compris trop tard que j’étais le seul de la maison à l’avoir jamais entendue – cause de ma perte.
Il me conseillait des livres qu’il sortait de je ne sais trop où, sa collection personnelle probablement; il s’improvisa enseignant et se chargea de mon éducation. De professeur il devint mentor, et au cours de ma quatorzième année, il se proclama mon père spirituel, titre que je lui accordai sans réfléchir. Nos rencontres se déroulaient toujours aux petites heures de la nuit, lorsque la grande maison sommeillait. Ces instants nous projetaient hors du temps, et il me semble que plusieurs nuits avaient le temps de s’écouler avant que le soleil ne se montre à l’horizon. Mais jamais nous ne fûmes découverts. Bien sûr, je voyais bien des suspicions de la part de mon père, probablement dues au changement de ma personne et de mon comportement. De plus en plus, il donnait à Jörn des tâches difficiles à accomplir pour quelqu’un de son âge et témoignait moins de sympathie qu’auparavant à son égard, si jamais sympathie il y eut.
Son attitude envers moi changea aussi; je le sentais plus sévère, plus attentif à mes actions, à la direction de mes regards. Mon père se mit à m’interroger sur mes lectures, à s’intéresser à mes activités solitaires – je me savais surveillé. Mais cela n’eut aucune répercussion sur nos rencontres nocturnes, qui continuèrent comme à l’habitude. C’est alors que Jörn m’initia au pouvoir de l’absinthe et de l’opium. Selon lui, l’adolescence, permet d’atteindre des états de conscience auxquels même les plus grands yogis ne peuvent que rêver.
Un soir d’été particulièrement humide, comme si le ciel allait couler sur nos têtes, l’opium déclencha une vision qui resta toujours mystérieuse : nous étions dans le bureau de mon père; Jörn m’enseignait à laisser errer mon âme hors de mon corps quand j’eus l’impression que l’air s’était enfui de la pièce. Les murs de pierre grise donnaient un aspect lugubre à cette nuit sans étoile. Le grand chandelier diffusait sa pâle lueur dans la pièce lourde de tant de méditation.
Soudain, le corps du vieux domestique prit des proportions gigantesques et ses traits se stabilisèrent comme jamais auparavant sous la lumière chancelante des chandelles. Il devint comme une ombre – une ombre claire et distincte. Sa voix se fit plus liquide, et ses flots me percutèrent comme une cascade dans un bassin stagnant. Ses paroles firent naître en moi les plus grandes terreurs. L’immense silhouette déblatérait sur les possibilités infinies de l’esprit humain, et sans comprendre, j’absorbais le savoir sombre et oublié qu’il vomissait de sa bouche tordue. L’œil de mon maître tournoyait sans répit, brillant dans l’ombre pendant qu’il m’emmenait aux limites de la connaissance et de la mort. Le secret qu’il me révéla ne fut qu’un murmure. Ses paroles se gravèrent dans mon esprit; je les buvais comme on savoure une coupe d’Amontillado.
Tout à coup, des pas résonnèrent dans le couloir. La porte s’ouvrit brusquement. Mon père entra dans la pièce, en furie. Son regard se posa sur moi, puis sur le vieil homme noueux. Son visage montra l’expression de la haine la moins contrôlée. Il courut vers Jörn et le poussa à travers la fenêtre ouverte derrière lui. L’œil du domestique, pour la seule fois, se posa sur moi alors qu’il basculait vers la cour intérieure, plusieurs mètres en contrebas. Son corps fit un bruit sourd en s’écrasant sur le pavé. Puis, sans un mot, mon père me regarda, braquant sa face convulsée dans mes yeux, et quitta la pièce sans un mot.
Le lendemain, à la première heure, je fus jeté dans une diligence et envoyé aux États-Unis. Je ne revis plus jamais mon père.
En Amérique, je vécus une vie de paria, mendiant chaque jour pour un peu de pain dur. Mon existence était partagée entre la mendicité et l’alcool. L’enveloppe de chair qu’était mon corps dépérissait de jour en jour, laissant mon esprit vagabonder et s’envoler dans l’ivresse de cette vie sans cesse oubliée.
Jusqu’à ce que j’entende à nouveau la douce voix de Jörn. D’abord, je la perçus faiblement, comme poussée par un vent lointain. Je poursuivis en titubant l’origine de ce murmure, parcourant la ville dans ses moindres recoins sans trouver l’homme à qui elle appartenait. Puis elle devint plus forte et d’une clarté inouïe. Ainsi, la voix désincarnée de mon professeur maudit envahit mon existence, me poussant aux frontières indécises de la raison. C’est alors qu’un miracle se produit : Éléonora.
Cette femme, qui m’était totalement inconnue, me prit en pitié et se fit un devoir de me remettre sur pieds. Elle m’offrit une chance de refaire ma vie, m’engageant comme domestique dans sa maison de campagne, bien enfoncée dans l’état brumeux du Vermont. Elle me traita avec grande tendresse, comme si j’étais son enfant; elle me nourrissait quand j’en étais incapable et me chantait des berceuses pendant mes crises de délirium tremens. Je revins peu à peu à moi, retrouvant l’être que j’avais été jadis. La première chose que je voulu faire lorsque mes forces revinrent fut de remercier ma bienfaitrice. Je venais tout juste d’ouvrir les lèvres lorsque je fus pris d’une grande terreur : la voix de Jörn, plus limpide que jamais, résonna dans la pièce. Quelques jours ont été nécessaires pour m’habituer au son mielleux qui sortait désormais de ma bouche.
Je gardai jalousement ce secret, redoutant d’être envoyé à l’asile si je faisais part à quiconque de ce phénomène étrange. Le changement radical dans le son de ma voix fit naitre dans mon esprit toutes sortes de questionnements qui me torturèrent pendant des jours et des nuits. Puis, ce matin, j’eus enfin une réponse.
Dans la cour de la grande maison, des enfants jouaient au ballon avec force cris et rires. Je les regardai longtemps avant d’apercevoir un jeune garçon, à l’écart. Assis à l’ombre d’un arbre, il avait le nez plongé dans un gros livre à reliure de cuir.

Véra, par Villiers de l’Isle-Adam

janvier 5, 2011

Parution : 1874, dans Contes cruels.
Nouvelle

L’une des nouvelles les plus connues de Villiers de l’Isle-Adam, pi une des nouvelles fantastiques les plus citées pi appréciée. Dans le genre, on fait pas mieux.

C’est l’histoire du comte d’Athol, qui vient tout juste de perdre sa femme à cause d’une maladie quelconque. Après sa mort, y décide de s’isoler dans sa maison avec son domestique, Raymond, pi de faire comme si sa femme était pas morte. À un moment donné, on commence à se demander si elle est vraiment morte, Véra.

« Parfois, éprouvant une sorte de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la réalité. Bientôt, il lui fallut plus d’une réflexion pour se convaincre et se ressaisir. Il vit qu’il finirait par s’abandonner tout entier au magnétisme effrayant dont le comte pénétrait peu à peu l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur indécise, douce. »

Véra, c’est du fantastique, pi pas de l’horreur; y a une différence. En fantastique, on veut moins faire peur que brouiller les frontières entre réalité et imagination. C’est exactement ce qu’on a ici. Les personnages, à force de se dire que Véra est pas morte, ben y finissent par l’apercevoir pi se demander sérieusement si elle est vraiment morte. C’est amené très subtilement pi on se pose la question jusqu’à la toute fin, qui nous laisse pas le choix : Véra était là. Le récit est ben construit; à la lumière d’une deuxième lecture, on voit la fin est suggérée tout plein de fois dans la nouvelle. Facque ça fait pas peur, pi c’est pas ça le but non plus. C’est pas du Stephen King, mettons.

La nouvelle est très courte et écrite dans un style parfait, très proche du poème en prose. Villiers nous livre des phrases magnifiques pi d’une pureté qui se rapproche un peu de l’esthétique du Parnasse pi de Mallarmé :

« La nuit dernière, sa bien-aimée s’était évanouie en des joies profondes, s’était perdue en de si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, avait défailli; ses lèvres, s’étaient brusquement mouillées d’une pourpre mortelle. À peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un baiser d’adieu, en souriant, sans une parole : puis ses longs cils, comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses yeux. »

L’écriture de Villiers donne à tout le récit un espèce de ton irréel, comme si on flottait tranquillement dans un rêve beau pi triste.

Verdict : Recommandée. Une nouvelle magnifique pi excellente, pi une des meilleurs histoires de fantôme jamais écrite.

Le rideau cramoisi, par Barbey d’Aurevilly

décembre 18, 2010

Parution : 1874
Nouvelle
Une soixantaine de pages

C’est la première nouvelle du recueil Les Diaboliques, un classique de la 2e moitié du XIXe siècle en France. L’auteur, Jules de son prénom, en plus d’être un dandy crissement péteux de broue, a subit un procès pour son ouvrage pi les exemplaires restants ont été détruits ou perquisitionnés. Jusqu’à une réédition en 82. En tout cas.

« Le seul bruit qu’il y avait autour de moi, dans ce profond et complet silence, c’était moi qui le faisais avec mon crayon et mon estompe. Oui, c’était elle que je dessinais, et Dieu sait avec quelle caresse de main et quelle préoccupation enflammée ! Tout à coup, sans aucun bruit de serrure qui m’aurait averti, ma porte s’entrouvrit en flûtant ce son des portes dont les gonds sont secs, et resta moitié entrebâillée, comme si elle avait eu peur du son qu’elle avait jeté ! Je relevai les yeux, croyant avoir mal fermé cette porte qui, d’elle-même, inopinément, s’ouvrait en filant ce son plaintif, capable de faire tressaillir dans la nuit ceux qui veillent et de réveiller ceux qui dorment. »

Facque c’est l’histoire du narrateur qui rencontre une vieille connaissance, le vicomte de Brassard, dans une calèche pour aller je sais pas où. La calèche est forcée d’arrêter dans un petit village, drette devant la maison où Brassard a vécu une histoire terrifiante. Le narrateur y demande de la raconter, pi y le fait. (Rendu là, y a déjà 30 pages de faites.) Donc Brassard, tout jeune, sortant de l’académie militaire, faisait sa garnison dans le village où rien se passait, jusqu’au jour où la fille du couple de bourgeois qui le logeaient se pointe dans l’appartement. Alberte, c’est une fucking chicks, pour paraphraser Brassard :

« Leur fille ! Il était impossible d’être moins la fille de gens comme eux que cette fille-là ! Non pas que les plus belles filles du monde ne peuvent naître de toute espèce de gens. J’en ai connu… et vous aussi, n’est-ce pas ? Physiologiquement, l’être le plus laid peut produire l’être le plus beau. Mais elle ! Entre elle et eux, il y avait l’abîme d’une race. »

Sauf qu’elle s’en crisse, de Brassard. Elle le regarde jamais, comme si y existait pas. Pi, un jour, au souper, elle y prend la main sous la table. Brassard choke, surtout que les parents sont autour de la table. Le lendemain, il y donne un papier sous la table, elle le pogne pi le crisse dans son corsage. Brassard trippe. Mais le lendemain, elle le regarde même pas. Brassard est triste. Mais une nuit, elle vient dans sa chambre, pi elle revient tous les deux jours. Pendant tout ce temps-là, dans leurs ébats amoureux pi toute, jamais elle dit un mot. Pi à un moment donné, juste comme Brassard se donne à fond pour y donner du plaisir, y se rend que qu’Alberte est morte, toute froide pi rigide. Y choke pi va voir son sergent pour y demander quoi faire. Le sergent assure ben trop pi y dit J’m’en charge. Brassard se pousse de la ville pi y revient pu jamais.

« Et après ? – lui dis-je.
– Et bien, voilà, répondit-il, il n’y a pas d’après ! C’est cela qui a bien longtemps tourmenté ma curiosité exaspérée. »

À notre grande tristesse, Brassard connait pas la suite de l’histoire. Mais, juste quand la calèche allait se remettre en route, Brassard pointe la fenêtre au rideau cramoisi pi dit : L’ombre d’Alberte !
Ça finit demême.
La grosse question : en quoi c’est fantastique ?
1. C’est ambigu.
2. Alberte était bizarre en crisse, pi l’accent mis sur son étrangeté cache certainement quelque chose.
3. Elle peut pas être morte juste demême, sans raison.
4. L’ombre dans la fenêtre à la toute fin.
5. Le recueil s’appelle Les Diaboliques, pi Diabolical women en anglais. Quand même.
Mon opinion, c’est que c’était déjà un cadavre avant. C’est ben plus cool demême. Ça expliquerait son absence d’émotion pi sa froideur. Un cadavre, peut-être animé par la yable ou je sais pas. J’aimerais avoir d’autres opinions, si quelqu’un lit encore mon blogue.
À part tout ça, c’est excellent. Le récit de Brassard occupe la moitié de la nouvelle, pi l’autre c’est la description de Brassard faite par le narrateur. Le narrateur qui, d’ailleurs, est plutôt cynique :

« Vous regardiez donc aussi cette fenêtre, Capitaine, et même vous la reconnaissiez ? – lui dis-je de ce ton détaché qui semble ne pas tenir du tout à la réponse et qui est l’hypocrisie de la curiosité. »

On sait tous de quel ton y veut parler, non ? Pi son ironie est encore plus présente quand y coupe l’histoire de Brassard. Tout le long, le narrateur interrompt Brassard, tellement que ça finit par gosser – Barbey avait pensé appeler son recueil Ricochets de conversations. Ça parait. Quand Brassard y dit qu’y’était étonné que Alberte ait eu assez de courage pour traverser la chambre de ses parents à tâtons, dans le noir, pour aller le rejoindre, le narrateur répond :

« Ah – fis-je, – on n’est pas plus brave à la tranchée ! Elle était digne d’être la maîtresse d’un soldat ! »

La belle ironie qui dit à l’autre que son histoire est pas si malade. Ou ben, plus tard :

« Mais ils dormaient comme les Sept Dormants, les parents de cette Alberte ! – fis-je railleusement, en coupant net les réflexions de l’ancien dandy par une plaisanterie, et pour ne pas paraître trop pris par son histoire, qui me prenait, car, avec les dandys, on n’a guère que la plaisanterie pour se faire un peu respecter. »

Toute la nouvelle est imprégnée de cette ironie-là, que je trouve fucking drôle. Pi les interruptions font que la nouvelle s’étire, pi qu’on veut crissement savoir ce qui va se passer avec Alberte.

Verdict : recommandé à ceux qui veulent lire une bonne nouvelle fantastique. Ça se lit pas comme du Stephen King – avec le cerveau déplogué -, c’est évident. Ça demande un peu plus de réflexion pi toute, mais ça vaut vraiment la peine.

La morte amoureuse, par Théophile Gautier

décembre 2, 2010

Parution : 1836
Longue nouvelle
Cinquantaine de pages

Cette histoire de vampire-là a été écrite plus de 50 ans avant le Dracula de Stoker. À tort, Gautier est souvent considéré comme un des « petits » romantiques. C’est oublier que les Fleurs du mal de Baudelaire y sont dédicacées. C’est quand même ça. La morte amoureuse, c’est probablement sa novuelle fantastique la plus connue, avec La cafetière.

« Un matin, j’étais assis auprès de son lit, et je déjeunais sur une petite table pour ne pas la quitter d’une minute. En coupant un fruit, je me fis par hasard au doigt une entaille assez profonde. Le sang parti aussitôt en filets pourpres, et quelques goûttes rejaillirent sur Clarimonde. Ses yeux s’éclairèrent, sa physionomie prit une expression de joie féroce et sauvage que je ne lui avait jamais vue. Elle sauta à bas du lit avec une agilité animale, une agilité de singe ou de chat, et se précipita sur ma blessure qu’elle se mit à sucer avec un air d’indicible volupté. Elle avalait le sang par petites gorgées, lentement et précieusement, comme un gourmet qui savoure un vin de Xérès ou de Syracuse; elle clignait les yeux à demi, et la pupille de ses prunelles vertes était devenue oblongue au lieu de ronde. De temps à autre elle s’interrompait pour me baiser la main, puis elle recommençait à presser de ses lèvres les lèvres de la plaie pour en faire sortir encore quelques gouttes rouges. Quand elle vit que le sang ne venait plus, elle se releva l’œil humide et brillant, plus rose qu’une aurore de mai, la figure pleine, la main tiède et moite, enfin plus belle que jamais et dans un état de parfaite santé. »

C’est l’histoire du prêtre Romuald, qui nous raconte comment, quand y était jeune, sa vie a été fuckée par l’amour qu’y porait à une vampiresse du nom de Clarimonde. Ayant toute sa vie vécu dans l’enceinte d’un monastère (ça rappelle Ambrosio dans Le moine, de Lewis), y avait jamais vu de femme. Mais, parce qu’y a toujours un mais, le jour de son ordination, y voit Clarimonde pi a un coup de foudre. Mais y peut pas dire non pi y jure devant Dieu pi toute. L’évêque de la place a ben remarqué qu’y filait pas facque y l’envoit loin de Clarimonde, dans un village de campagne. Là, Romuald s’emmerde jusqu’à ce qu’une nuit, un cavalier viennent le chercher pour aller donner l’extrême-onction à sa maîtresse sur son lit de mort. Finalement, sa maîtresse, c’est Clarimonde. Romuald la trouve tellement belle dans sa mort qu’y y donne un baiser, ce qui la ranime. Elle y dit qu’elle est morte mais qu’elle va venir le visiter la nuit. Quelques jours après, y se poussent à Venise pour mener une vie de riches aristocrates. Tout le long, Romuald est pas sûr si c’est sa vie de prêtre qui est réelle, ou ben sa vie de gentilhomme. Jusqu’à ce que Clarimonde se jette sur un bobo qu’y s’était fait au doigt avec son couteau. J’arrête ici.
Ce qui est cool, c’est que jusqu’à la toute fin, on sait pas trop, comme le personnage, si c’est un rêve son histoire de vampire, ou ben si c’est vrai. C’est pas mal ça le thème principal, la confusion entre réalité pi illusion. Sinon, ça fait pas ben ben peur. Clarimonde aime Romuald, pi lui y est prêt à donner son sang à sa blonde si ça peut y éviter de mourir. C’est une saine relation de vampirisme. À part quand Dieu commence à s’en mêler. Anyway. Ça se rapproche plus de la définition du fantastique énoncée par Todorov que de celle de Lovecraft, mettons. Gautier joue sur l’ambiguité plutôt que sur le suspence.
Le style est classique, avec des longues phrases impeccables. C’est un peu froid, plus que Mérimée, j’ai trouvé, mais ça coule super bien :

« À dater de cette nuit, ma nature s’en est en quelque corte dédoublée, et il y eu en moi deux hommes dont l’on ne connaissait pas l’autre. Tantôt je me croyais un prêtre qui rêvait chaque soir qu’il était gentilhomme, tantôt un gentilhomme qui rêvait qu’il était prêtre. Je ne pouvais plus distinguer le songe de la veille, et je ne savais pas où commençait la réalité et où finissait l’illusion. Le jeune seigneur fat et libertin se raillait du prêtre, le prêtre détestait les dissolutions du jeune seigneur. Deux spirales enchvêtrées l’une dans l’autre et confondues sans se toucher jamais représentent très bien cette vie bicéphale qui fut la mienne. »

Verdict : recommandé, mais pas pour tout le monde. Veut veut pas, ça date quand même de plus de 150 ans pi les gens pas habitués à lire des textes de cette époque-là vont trouver ça platte. Sinon, pour quelqu’un qui s’intéresse un peu à la littérature fantastique, ou la littérature en général, c’est super bon.

La Vénus d’Ille, par Prosper Mérimée

novembre 29, 2010

Parution : 1837
30 pages

C’est, d’après l’auteur, son chef-d’œuvre. C’est aussi considéré par plusieurs comme une des meilleures nouvelles fantastiques jamais écrite. Pi avec Rhinocéros de Ionesco, c’est probablement le texte le plus lu au Cégep.

« Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement : les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d’une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.
– Si le modèle a jamais existé, dis-ja à M. de Peyrehorade, et je doute que le ciel ait jamais produit une telle femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau. »

C’est l’histoire d’un archéologue – le narrateur – qui arrive à Ille, une petite ville à la frontière entre la France pi l’Espagne, pour aller explorer les ruines romaines des environs. Son hôte, M. Peyrehorade, est un amateur d’antiquités. Son fils Alphonse va se marier le lendemain de l’arrivée du narrateur. M. Peyrehorade est tout énervé parce qu’y a trouvé une statue fucking belle d’une Vénus. Sauf que sa femme pi les domestiques sont persuadés que la statue porte malheur. Le jour de son mariage, Alphonse, avant de jouer une game de jeu de paume, passe la bague de mariée au doigt de la statue. Sauf qu’y l’oublie là. Le soir, y trouve le doigt recourbé pi y peut pas retirer la bague. Le lendemain, on retrouve Alphonse mort dans son lit avec la poitrine écrasée.

Ça ressemble beaucoup à Lokis, une autre nouvelle de Mérimée : dans les deux cas, le narrateur participe pas à l’évènement mais en est témoin; l’action se déroule dans une région exotique pi se termine par un mariage; le fantastique apparait juste à la toute fin, ce qui nous fait reconsidérer la nouvelle au complet.
La structure est parfaite. Les indices que l’auteur glisse dans le texte sont fucking clairs quand on fait une deuxième lecture, mais presque impossibles à remarquer à la première. On remarque plein de petits commentaires qui préfigurent la fin pi qui nous donne une piste d’interprétation. En plus de ça, y a plein de parallélismes pi d’oppositions qui viennent donner une cohérence interne vraiment malade à la nouvelle.
Y a du monde qui ont reproché à Mérimée son style froid pi classique. Personnellement, j’ai pas trouvé ça mauvais. C’est sûr que c’est pas mal ironique, pi presque cynique, mais c’est justement ça qui est bon. Tout le long, jme reconnaissais dans le narrateur. Lui pi l’antiquaire sont pas d’accord sur la signification d’une gravue latine sur le statue :

« Je ne pus m’empêcher de sourire, tant l’explication me parut tirée par les cheveux.
– C’est une terrible langue que la latin avec sa concision, observai-je pour éviter de contredire formellement mon antiquaire, et je reculai de quelques pas afin de mieux contempler à statue. »

Ou ben, à table chez son hôte, le narrateur prend la parole devant tout le monde :

« – Prenez garde ! on dit que le vin…
Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre à l’unisson des convives. »

« Je ne sais pourquoi, un mariage m’attriste toujours. Celui-là, en outre, me dégoûtait un peu. »

« En revenant à Ille, et ne sachant pas trop que dire à Mme de Peyrehorade, à qui je croyais convenable d’adresser quelquefois la parole : …! »

Facque le narrateur est pas sympathique, à moins qu’soit d’accord ou qu’on s’identifie à lui, ce qui est mon cas. Y parait que Mérimée était difficile d’approche à cause de son humour ironique. On se serait ben entendus. Pour le monde trop nice, ben eux, y le trouvent pas sympathique, le narrateur, pi c’est leur problème.

D’après certaines théoriciens, Mérimée, dans La Vénus d’Ille, nous entraine tranquillement dans le fantastique, tellement qu’à la fin, y nous semble logique que c’est la statue qui a fait le crime. C’est crissement vrai. Mais y en a d’autres qui pensent que l’explication surnaturelle vaut aussi bien qu’une explication rationnelle, selon laquelle ce serait l’adversaire humilié au jau de paume plus tôt qui aurait fait le coup. Personnellement, je trouve que c’est évidemment la première explication, mais.

Overall, cette nouvelle-là se lit bien. Le style est fluide pi pas compliqué, l’action est ben emmenée pi y a aucune détail superflux.

Verdict : je recommande La Vénus d’Ille à tout le monde. Ça a plus de 150 ans mais ça a pas vieilli pantoute. J’en profite pour passer mon Big up à Prosper.