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L’influence d’un livre, par Philippe Aubert de Gaspé fils

mai 18, 2011

Parution : 1837
Roman
135 pages

Officiellement, L’influence d’un livre, c’est le premier roman canadien-français. C’est aussi un roman gothique, selon plusieurs spécialistes.

« Profondément influencé par Le petit Albert, ouvrage d’alchimie qui décide du sort de sa vie, Charles Amand, cultivateur canadien rusé et avide, se fait fort de découvrir la pierre philosophale. De conjurations en sortilèges, d’apparitions diaboliques en meurtres, de naufrage en mariage, L’influence d’un livre foisonne en aventures inattendues. »

Résumé

Ça se passe dans les années 1820. Amand pis Dupont, son acolyte, vont à Port-Joli pour conjurer le yable dans le but de devenir riches. Sauf que Dupont est moins convaincu que son ami; au lieu de voler une poule noire comme Amand y avait dit, y l’a acheté, par peur d’aller en enfer. Facque Amand se résigne à invoquer le yable tout seul, en utilisant une main-de-gloire (la main désèchée d’un pendu) pis une chandelle magique (faite avec de la graisse de pendu pis du cierge pascal) qui s’éteint là où y a un trésor. Pendant ce temps-là, un peu plus loin, un meurtre est commis : Lepage, un homme cruel, tue Guillemette après y avoir offert de passer la nuit chez eux. Le lendemain, St-Céran (qui a croisé Guillemette quelques heures avant sa mort) trouve le corps sur la berge. Y soupçonne tout de suite Lepage pis y se rend chez eux avec une couple de personnes pour l’arrêter. Pendant la nuit de veille chez Lepage, le père Ducros raconte une légende, celle de Rose Latulipe, une jeune femme qui est devenue folle après avoir dansé avec le yable pendant le mercredi des cendres. On apprend ensuite que St-Céran est amoureux de la fille de Amand, Amélie, mais qu’y peut pas la marier avant de posséder une fortune. Facque St-Céran se pousse en ville pour étudier la médecine. Pour niaiser Amand, St-Céran y donne la main du cadavre de Guillemette pis une chandelle ben normale. En revenant chez eux, pis après avoir consulté une voyante, Amand arrive chez son oncle, là où y a plein de monde qui écoutent l’histoire du grand-père : dans son jeune temps, pendant qu’y était de garde sur une petite île déserte, y a vu le yable, pis depuis ce temps-là y a pu jamais sacré ni bu ni joué. Aidé par le marin Capistrau, Amand se rend à la caverne du cap au corbeau, où y aurait un trésor. Sauf qu’y se fait jouer un tour par deux étudiants qui cachent un trésor vide pis qu’y soufflent sa chandelle pas magique. Pendant une tempête sur le fleuve, Amand se fait pogner par un bateau pirate qui l’emmène sur l’île d’Anticosti, où y travaille pendant cinq ans. St-Céran finit par marier Amélie, pendant que Amand continue d’étudier l’alchimie pis le spiritisme.

Critique

Avant tout : on peut dire que c’est un roman gothique, mais c’est un peu tiré par les cheveux. Oui, ça parle de surnaturel, y a du morbide pis beaucoup d’aventures, mais on est loin du Moine de Lewis. Y a un meurtre, pis aucune manifestation vraiment fantastique. Amand se fait tout le temps niaiser par tout le monde, même le narrateur qui le décrit avec ironie, même si le meurtre est cool :

« il ressera involontairement le marteau, écarta la chemise du malheureux étendu devant lui et, d’un seul coup de l’instrument terrible qu’il portait à la main, il coupa l’artère jugulaire de sa victime. Le sang rejaillit sur lui et éteignit la lumière. Alors s’engagea dans les ténèbres une lutte horrible ! lutte de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se trouva corps à corps avec son assassin qui trembla pour la première fois en sentant l’étreinte désespérée d’un mourant et en entendant, près de son oreille, le dernier râle qui sortait de la bouche de celui qui l’embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu à la vie. »

Les seules traces de fantastique, c’est les deux contes incrustés dans le récit : L’Étranger pis L’homme de Labrador. Au fond, c’est ces deux histoires-là qui sont intéressantes, plus que le récit principal, qui s’étiole dans un trop plein de personnages pis d’aventures pas rapport. Dans les deux contes, c’est le deuxième qui est le plus cool : l’ambiance est vraiment creepy pis l’apparition du yable plus originale que dans la plupart des contes fantastiques de l’époque :

« Ce fut alors que je pus contempler cette figure satanique : un nez qui lui couvrait la lèvre supérieure, quoique son immense bouche s’étendît d’une oreille à l’autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les épaules comme celles d’un lévrirer. Deux rangées de dents noires comme du fer et sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un fracas horrible. »

Ça, c’est pas tout : y a aussi des petits hommes hauts de deux pieds avec des têtes de singes pis des cornes – ce qui fait un peu penser aux marmousets de Malpertuis. J’ai vraiment l’impression que ça ferait un bon court métrage, à condition qu’on l’actualise un peu (le gars puni par le yable pour ses péchés, ça pognerait pas ben ben astheure). Facque, en gros, faut pas lire ça si on s’attend à du gothique anglais du XVIIIe siècle.

Mais le narrateur est excellent. Comme dans les contes, y dit que son histoire est réelle, pas comme les histoires d’amour qui finissent trop bien. Encore comme dans les contes, le narrateur dit qu’y connait les personnages. Par exemple, il écrit : « Cette nuit-là il eu un songe. » Y renvoit à une note de bas de page qui dit : « Il l’a raconté lui-même à l’auteur. » Ça donne un ton le fun au récit.

Analyse

Tout le long, on a l’impression que le narrateur croit pas à ce qu’y raconte. Amand est montré comme un naïf qui croit tout ce qu’on lui dit à propos du surnaturel. Sa main-de-gloide pis sa chandelle sont fausses, y se fait niaiser par deux étudiants pis y croit ce que la voyante y dit :

« – Vous cherchez fortune.
– Oui; mais pouvez-vous me dire par quels moyens je cherche à y parvenir ?
– Tous les moyens vous sont indifférents, dit la vieille, pourvu que vous réussissiez.
– Elle a raison, se dit-il tout bas : Y parviendrai-je ?
– Oui; si vous avez du cœur, de l’énergie et de la force. »

De façon super évidente, le narrateur montre l’imprécision des « pouvoirs » de la voyantes pis la crédulité imbécile de Amand, le rendant ainsi ridicule. Même l’apparence physique de Amant est poche : « tout son physique annonçait un homme affaibli par la misère et les veilles. » Amant se met à soliloquer en disant qu’y est un visionnaire, comme si le narrateur voulait nous faire comprendre que sa vision du réel est distordue. Facque le narrateur se distancie des phénomènes surnaturels. Les seuls moments où le surnaturel est raconté comme vrai (dans les deux contes), le narrateur laisse le récit à un narrateur intradiégétique, comme si y voulait pas, lui-même, évoquer la réalité des esprits ou du yable. Y a un décalage entre le narrateur, qui croit pas au surnaturel, pis ses personnages, qui y croient. On peut conclure que c’est pas un roman gothique, mais un roman qui ridiculise le gothique en montrant l’inexistance du surnaturel, sauf dans l’esprit des gens simples.

Verdict

Recommandé. C’est pas le roman le plus le fun à lire, mais c’est quand même considéré comme le premier roman québécois, ce qui justifie qu’on le lise. Les contes sont intéressants pis le narrateur sympathique. Les personnages font rire par leur ridicule, ce qui rend la lecture agréable. C’est pas du gothique à proprement parler; c’est plus un discours sur le gothique.

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La Vénus d’Ille, par Prosper Mérimée

novembre 29, 2010

Parution : 1837
30 pages

C’est, d’après l’auteur, son chef-d’œuvre. C’est aussi considéré par plusieurs comme une des meilleures nouvelles fantastiques jamais écrite. Pi avec Rhinocéros de Ionesco, c’est probablement le texte le plus lu au Cégep.

« Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement : les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d’une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.
– Si le modèle a jamais existé, dis-ja à M. de Peyrehorade, et je doute que le ciel ait jamais produit une telle femme, que je plains ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau. »

C’est l’histoire d’un archéologue – le narrateur – qui arrive à Ille, une petite ville à la frontière entre la France pi l’Espagne, pour aller explorer les ruines romaines des environs. Son hôte, M. Peyrehorade, est un amateur d’antiquités. Son fils Alphonse va se marier le lendemain de l’arrivée du narrateur. M. Peyrehorade est tout énervé parce qu’y a trouvé une statue fucking belle d’une Vénus. Sauf que sa femme pi les domestiques sont persuadés que la statue porte malheur. Le jour de son mariage, Alphonse, avant de jouer une game de jeu de paume, passe la bague de mariée au doigt de la statue. Sauf qu’y l’oublie là. Le soir, y trouve le doigt recourbé pi y peut pas retirer la bague. Le lendemain, on retrouve Alphonse mort dans son lit avec la poitrine écrasée.

Ça ressemble beaucoup à Lokis, une autre nouvelle de Mérimée : dans les deux cas, le narrateur participe pas à l’évènement mais en est témoin; l’action se déroule dans une région exotique pi se termine par un mariage; le fantastique apparait juste à la toute fin, ce qui nous fait reconsidérer la nouvelle au complet.
La structure est parfaite. Les indices que l’auteur glisse dans le texte sont fucking clairs quand on fait une deuxième lecture, mais presque impossibles à remarquer à la première. On remarque plein de petits commentaires qui préfigurent la fin pi qui nous donne une piste d’interprétation. En plus de ça, y a plein de parallélismes pi d’oppositions qui viennent donner une cohérence interne vraiment malade à la nouvelle.
Y a du monde qui ont reproché à Mérimée son style froid pi classique. Personnellement, j’ai pas trouvé ça mauvais. C’est sûr que c’est pas mal ironique, pi presque cynique, mais c’est justement ça qui est bon. Tout le long, jme reconnaissais dans le narrateur. Lui pi l’antiquaire sont pas d’accord sur la signification d’une gravue latine sur le statue :

« Je ne pus m’empêcher de sourire, tant l’explication me parut tirée par les cheveux.
– C’est une terrible langue que la latin avec sa concision, observai-je pour éviter de contredire formellement mon antiquaire, et je reculai de quelques pas afin de mieux contempler à statue. »

Ou ben, à table chez son hôte, le narrateur prend la parole devant tout le monde :

« – Prenez garde ! on dit que le vin…
Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre à l’unisson des convives. »

« Je ne sais pourquoi, un mariage m’attriste toujours. Celui-là, en outre, me dégoûtait un peu. »

« En revenant à Ille, et ne sachant pas trop que dire à Mme de Peyrehorade, à qui je croyais convenable d’adresser quelquefois la parole : …! »

Facque le narrateur est pas sympathique, à moins qu’soit d’accord ou qu’on s’identifie à lui, ce qui est mon cas. Y parait que Mérimée était difficile d’approche à cause de son humour ironique. On se serait ben entendus. Pour le monde trop nice, ben eux, y le trouvent pas sympathique, le narrateur, pi c’est leur problème.

D’après certaines théoriciens, Mérimée, dans La Vénus d’Ille, nous entraine tranquillement dans le fantastique, tellement qu’à la fin, y nous semble logique que c’est la statue qui a fait le crime. C’est crissement vrai. Mais y en a d’autres qui pensent que l’explication surnaturelle vaut aussi bien qu’une explication rationnelle, selon laquelle ce serait l’adversaire humilié au jau de paume plus tôt qui aurait fait le coup. Personnellement, je trouve que c’est évidemment la première explication, mais.

Overall, cette nouvelle-là se lit bien. Le style est fluide pi pas compliqué, l’action est ben emmenée pi y a aucune détail superflux.

Verdict : je recommande La Vénus d’Ille à tout le monde. Ça a plus de 150 ans mais ça a pas vieilli pantoute. J’en profite pour passer mon Big up à Prosper.