L’autre Arielle – 1re partie

février 6, 2011

J’ai écrit une nouvelle l’année passée pi je sais toujours pas quoi faire avec, elle est trop longue pour la plupart des revues pi d’un genre qui fitte pas tant avec les politiques éditoriales classiques. Facque j’ai décidé de la publier icitte, en 4 parties, une à chaque dimanche du mois de février. Si j’avais à décrire le ton en quelques mots, je dirais fantastico-trash-gore. Ou dequoi dans le genre.

L’autre Arielle

Je comprends pas. Depuis deux heures, je repasse l’après-midi dans ma tête, pour essayer de comprendre ce que je fais ici. J’ai beau essayer, j’arrive pas à agencer les évènements dans une trame logique. Je veux dire : je me rappelle très bien tout ce qui s’est passé – ça vient d’arriver – mais j’y crois toujours pas.

L’air stagnait lourdement, tellement humide qu’il flottait sur le lac. Aucun nuage, juste le ciel bleu qui rosissait à l’horizon. On voyait déjà la lune, toute pâle, au-dessus des arbres. Notre canot bougeait pas, immobile dans l’eau brune. Seul Johnny Cash donnait un peu de vie au décor silencieux. Sa voix grave imprimait des cercles concentriques sur la surface lisse du lac assoupi. Molle, tranquille fin d’après-midi.

– Hey ça veut dire quoi bâbord?
– …
– …
– C’est pas l’éléphant?
– Han?
– Ben oué, l’éléphant… tsé y’avait un suit vert. C’tait le roi des éléphants.
– Non, ostie, j’te parle pas de Babar l’éléphant… À bâbord.
– Heu… bâbord c’est à gauche pi tribord c’est à drette.
– T’es tu sûr?
– Ché pas.

Moi pi Tony, assis dans le canot. On finissait les dernières Bowes. Les autres gisaient dans leur carton mouillé, à côté des cannes à pêche qu’on avait pas touchées de l’après-midi; un prétexte, rien d’autre. On voulait juste relaxer, boire des bières, fumer des battes. Profiter du beau temps, pendant que ça durait. On avait passé l’après-midi à jaser pi écouter de la musique. À se faire du fun pi s’en foutre.

– Hey on s’fume l’autre batte pi on s’pousse?
– Han?
– Le batte?
– Ha! Ben sûr. J’étais dû, moi, là.
– On a pas pogné grand’chose han!
– Bah on s’en crisse, tsé. Fuck les poissons.
– Ouin… anyway j’aime crissement pas tant ça du poisson.
– Bah c‘est bon, tsé, d’temps en temps.
– …
– …
– Hey… tsé d’la poutine… y en a à plein de sorte astheure… y en a tu au poisson?
– Fuck man pourquoi on en ferait au poisson?
– Bah ché pas.
– Oublie ça. Ça goûterait l’calvaire.
– Ouin.
– T’imagines tu à quel point tu puerais d’la yeule après ça?

J’ai pris la dernière poffe, celle qui brûle les doigts, pi j’ai lancé le mégot dans le lac. Le signal du départ. On zigzagait laborieusement, à cause de la bière pi de notre incompétence dans le domaine du canotage. Je sais pas pour Tony, mais moi, j’étais pas mal buzzé. Ma rame s’enfonçait dans l’eau doucement; j’aurais pu pagayer encore longtemps, sans réfléchir. C’était agréable. Le lac avait l’air plus tranquille que jamais. De toute la journée, on avait vu personne. Même pas de vent. Juste l’humidité qui nous étouffait gentiment.

C’est ce moment-là que ça a dérapé. Une rupture dans notre journée parfaite, dans notre vie normale. Un petit moment, une seconde qui a tout changé. Comme l’instant où un oiseau s’écrase contre une fenêtre. C’est le vrai commencement de toute l’histoire.

– Yooo quessé ça?
– Han?
– Là-bas! Tchèque!
– Dequoi crisse!
– Ostie, sur le bord de l’eau, tu vois pas?
– Crisse pointe comme du monde!
– T’es-tu aveugle ostie! Non sérieux, juste là, dins quenouilles… tu vois-tu?
– J’pense. Mais pourquoi tu m’montres ça?
– Ben là câlisse c’est des jambes!
– Han? Dequoi tu parles?
– Des jambes ostie, tu l’sé c’est quoi.
– Man, t’as trop bu ou ché pas…

C’était vraiment des jambes. Toutes blanches. Des jambes qui dépassaient des herbes hautes. Comme si quelqu’un était tombé dans l’eau pi que ses pieds trainaient encore sur la rive. Un corps à moitié submergé. Elles bougeaient pas. On voyait l’eau brune pi des jambes blanches qui sortaient. On s’est rapproché; des jambes de femme. Des belles jambes, avec des petits mollets bien formés pi des pieds avec les ongles peints en rouge. Debouts dans le canot, on était silencieux, tendus.

– Man, c’est quoi câlisse?
– Ben… quèqu’un de mort. La tête dans l’eau pi toute.
– Mort?
– Ben là!
– Heu… on fait quoi? Appeler la police?
– Ben oui toé, appeler la police. Nonon, fuck off, on se pousse. Anyway j’ai pas envie de rester icitte plus longtemps, j’ai des affaires à faire à soir.
– Tu veux qu’on la laisse là?
– Ben oué. Au pire quelqu’un d’autre va tomber là-dessus.
– Pi si personne…
– Ha câlisse a rest’ra là, quessé tu veux ça m’fasse!
– Ben là… c’est pas un crime ou dequoi…
– Quoi?
– Ben… genre pas aider quelqu’un…
– Calvaire, on l’a pas vue, pi c’est toute. Tsé est ben cachée pareil.
– …
– Mais on peut ben aller voir pareil.
– Quoi?
– Aller voir pareil. Juste demême.
– Voir un cadavre?
– Ché pas… personne va nous voir.

On a tiré le canot sur le bord de l’eau. Les jambes immobiles juraient dans le soir qui tombait, tellement blanches qu’elles brillaient presque. On les regardait sans bouger, sans savoir quoi faire. La bière pi le pot ajoutaient à l’effet irréel, engluaient mes réflexions qui se limitaient à remarquer l’incongruité des jambes sur la rive. Dans le flou de l’ivresse, c’était des jambes, rien d’autre. Je constatais juste leur présence, sans comprendre leur signification. Ni un cadavre, ni une femme noyée, juste une paire de jambes sur le bord d’un lac. Comme un élément de décor au mauvais endroit. Pourtant, elles se fondaient dans le paysage. Tranquilles, immobiles, éternelles.
Le temps passait, l’horizon se rapprochait peu à peu.

– On la sort de d’là?
– …
– Pogne son pied.

Peut-être que c’était la bière, peut-être le silence qui planait sur le lac, peut-être l’étrangeté de la situation qui rendait le monde réel trop loin pour y penser; je sais pas pourquoi, mais je me suis dit qu’on allait la sortir de là. Lui prendre les jambes pi la tirer hors de l’eau.

La peau était gluante, couverte d’une couche de substance visqueuse. Glissante, comme la peau savonneuse dans la douche. Froide, aussi, pi toute molle : les doigts laissaient des marques aux endroits que j’avais touchés, sillons qui disparaissaient en quelques secondes. Quand j’y repense, je comprends pas comment j’ai pu faire ça sans être dégoûté. Je frissonne juste à y penser.
Une main sur la cheville, l’autre au-dessus du genou, notre prise était bonne. On a tiré trop fort; le corps est sorti d’un coup pi on est tombé sur le cul.
C’est là que les jambes se sont mises à bouger, que l’adrénaline a kické.

– Va chercher la rame! Enwèye ostie!

Une réaction d’auto-défense, rien d’autre. Les jambes battaient l’air comme si elles voulaient se libérer d’une étreinte menaçante. Blanches, laides. Vivantes. J’ai pris la rame pi je me suis approché. Plus rien existait, plus rien, juste l’affaire qu’on venait de tirer hors de l’eau.
Les jambes blanches continuaient à gigoter sur la rive, comme si elles pédalaient sur un vélo détraqué. Blanches, avec les ongles peints en rouge. Normales jusqu’aux hanches. Mais un peu au-dessus du pubis, la peau s’écaillait. Un peu au dessus du pubis, c’était plus une femme, ni même un humain. La peau luisante pi huileuse réfléchissait les derniers rayons de l’après-midi, je m’en rappelle, ça brillait. Sur les côtés, des fentes palpitantes s’ouvraient pi se refermaient en spasmes désespérés. Les nageoires faisaient un bruit mou en frappant les flancs mouillés. Le corps sautillait sur place, secoué de convulsions asphyxiées.
J’arrivais pas à comprendre ce que je voyais, à rationaliser ce que j’avais sous les yeux. J’ai levé la rame au-dessus de ma tête pi j’ai donné un grand coup de hache sur le corps écailleux. La rame a rebondi sur la peau luisante comme sur un ballon trop gonflé. Le deuxième coup a atteint l’œil, l’œil sans paupière, l’œil qui semblait me voir, qui m’observait. Le globe a éclaté sous le coup, répandant un liquide blanchâtre sur les écailles brunes. Je continuais à frapper dans la plaie, rougissant le bout de ma rame qui projetait du sang chaque fois que je la levais au-dessus de ma tête. Puis la rame a percé les écailles. Le sang a jailli de la peau crevassée. Un liquide d’un brun translucide a coulé de la gueule du poisson. Il continuait à bouger, moi je continuais à frapper.
Je m’acharnais sur le corps sans penser aux jambes qui se débattaient, ni à la chose que je frappais; je devais continuer. Trop bizarre, trop horrible. C’était incontrôlé, mes mouvements, ma réaction; instinct de survie. Mais la menace était pas physique, pas dangereuse pour ma vie. Elle l’était pour ma santé mentale, pour le monde dans lequel je vivais, pour ce que j’acceptais comme étant la réalité, la vérité.
Du sang noir pi épais s’écoulait des branchies; une matière jaunâtre sortait de l’œil crevé à chaque coup que je portais. De la compote de pommes, on aurait dit. La tête horrible avait arrêté de gigoter, les jambes aussi. Je tapais sur le corps mutilé, immobile pi crevé. Puis, le ventre s’est ouvert, j’ai senti la chaleur sur ma peau, comme un souffle : l’odeur était dégoûtante. Molle, piquante. Les tripes ont coulé sur la berge, jusqu’à mes pieds. Des dizaines de petits globes ont roulé dans tous les sens. En reculant, j’ai pilé sur je sais pas quoi pi je me suis retrouvé étendu dans la pâte visqueuse. Dans les entrailles d’un monstre, mes mains glissant dans un liquide gluant. Peau souillée. Peau collante.
Sur la berge, une femme-poisson en bouillie. Les jambes bougeaient plus, le haut du corps croupissait en silence sous la brunante. Pâte à modeler multicolore fondue au soleil. Silence pesant. Sur le sol, une multitude de petites boules grosses comme des balles de ping-pong. Tony en a pris une dans ses mains, il l’a crevée maladroitement entre ses doigts. Un réflexe, comme une brûlure. Le têtard s’est écrasé au sol, le pied de Tony par-dessus.

– Man… je…
– Tabarnac tabarnac… crisse… tabarnac!
– C’est… quoi ça ? C’est quoi? Jo, ostie, c’est quoi?!
– Man je l’sais tu moé, crisse! Mais y est mort…
– …
– Je… je l’ai tu tuée?
– Ça a l’air…
– T’as-tu vu toi itou? Man une… une tête de poisson… comment ça?
– Je l’sais pas dude… pourquoi je l’saurais?
– Mais… c’est quoi?
– C’est, genre… une sirène… backside.
– … Fuck.
– …
– …
– On fait quoi?
– On s’pousse. Live.

Le temps de retrouver les rames, de mettre le canot à l’eau, de calmer un peu notre cœur convulsant. Un bruit. Un moteur. Un bateau. De plus en plus près.

La suite : dimanche prochain, 13 février.

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