La voix révélatrice – Pastiche de Poe

janvier 19, 2011

Y a quelques mois, j’ai lu les Histoires extraordinaires, pi j’ai remarqué que plusieurs nouvelles se ressemblaient sans les thèmes pi la construction. J’ai essayé de faire un pastiche (en toute humilité), pi voici le résultat.

La voix révélatrice

Il y a quelques jours, un souvenir m’est revenu, un souvenir clair qui ressurgissait pour la première fois depuis mon enfance. Des circonstances extraordinaires me poussent à tout transcrire sur papier, ne serait-ce que pour servir de leçon aux générations futures, ou, mieux, pour m’innocenter. Tant d’étrangeté est difficilement acceptable en ce siècle de rationalisme scientifique, et pourtant, l’évidence est bien là.
Pour bien comprendre mon histoire, vous devez savoir que j’ai grandi à la campagne – la campagne anglaise, avec ses vertes collines et ses moutons paisibles. Mes parents étaient de simples bourgeois, n’ayant que l’argent et les profits en tête. Leur esprit primitif semblait incapable de comprendre ce qui ne pouvait se calculer en billets verts. Pourtant, ils réussirent à cumuler une richesse considérable, amplement suffisante pour vivre dans une confortable opulence.
Il me semble avoir toujours été de nature taciturne, plus enclin à l’étude de traités de philosophie qu’aux jeux brutaux et grossiers de mes frères et sœurs. Je ne sais trop si c’est quelque prédisposition génétique, sommeillant quelque part dans le sang impur des mes parents, ou l’influence des paysages pittoresques qui encerclaient la résidence familiale qui orienta mon esprit dans de telles voies, si peu attrayantes aux yeux d’un enfant normal. Dès que je fus en âge de le faire, je me mis à lire; quelques mois me suffirent pour épuiser la médiocre bibliothèque que mon père avait accumulée avec les années. Privé de mon seul plaisir, je sombrai dans une sorte d’apathie qui dura plusieurs jours. Je passais des heures assis, sans bouger, devant la triste bibliothèque qui ne pouvait plus rien m’apporter.
Heureusement pour moi, le vieux domestique de la famille, malgré une infirmité marquée, conséquence d’un mariage consanguin, me témoignait une grande amitié et m’assistait dans mes longues nuits de veille dans le bureau de mon père. Son âge avancé courbait son dos en un angle inquiétant; son bec de lièvre révélait des dents d’un jaune grinçant. Mais derrière cette apparence horrible se trouvait une âme élevée, un esprit raffiné sachant apprécier les vers les plus subtils et les concepts les plus abstraits. Je lui dois tout : mon éducation littéraire et philosophique, mais aussi mathématique, et même, je peux l’affirmer aujourd’hui, spirituelle : les arts les plus pervers et les plus vils que le savoir de l’homme ait jamais engendrés. En effet, le domestique – il s’appelait Jörn – n’était pas anglais – personne ne savait d’où il venait, ni comment il avait abouti au service de ma famille. Je ne le sais toujours pas; toute cette histoire reste embourbée dans un mystère épais et puant.
Le souvenir que je garde de lui est assez flou, presque métonymique : je ne me souviens que de son œil – son œil éclairé et fou, sans cesse tournant dans tous les sens, comme guettant quelque menace. Sa manière de vous fixer était des plus singulières, et ce regard – mon dieu, ce regard! – restera dans ma mémoire jusqu’à ma mort, et bien au-delà. Aux yeux d’un enfant, même le plus précoce, une figure d’une telle sorte n’offrait point de raison d’être effrayé; pour un adulte toutefois, son aspect était des plus repoussants, et sa seule présence suffisait pour chasser les invités. C’est pourquoi mon père le gardait hors de vue; il lui déléguait les besognes les plus ingrates. Mais le pauvre n’en ressentait aucune amertume, et à la façon dont il baissait la tête en acceptant les ordres de mon père, je voyais bien qu’il savait sa situation sans issue et qu’il l’avait depuis longtemps acceptée ainsi. Toute la journée, il errait à travers le manoir, à désherber ses jardins boueux et à dépoussiérer ses sombres corridors. Il va sans dire qu’aujourd’hui, avec du recul, je ne comprends toujours pas comment j’ai fait, jadis, pour ne pas mourir d’effroi à la seule vue de cet homme au physique monstrueux.
Toutefois, et très bizarrement, sa voix était d’une tendresse, d’une limpidité que je ne pourrais qualifier que de mystique. Chacune de ses paroles était propulsée avec tant de douceur qu’on aurait dit la rosée chuchotant sur les feuilles des arbres. Elle contrastait avec toute sa personne, cette voix, et j’ai compris trop tard que j’étais le seul de la maison à l’avoir jamais entendue – cause de ma perte.
Il me conseillait des livres qu’il sortait de je ne sais trop où, sa collection personnelle probablement; il s’improvisa enseignant et se chargea de mon éducation. De professeur il devint mentor, et au cours de ma quatorzième année, il se proclama mon père spirituel, titre que je lui accordai sans réfléchir. Nos rencontres se déroulaient toujours aux petites heures de la nuit, lorsque la grande maison sommeillait. Ces instants nous projetaient hors du temps, et il me semble que plusieurs nuits avaient le temps de s’écouler avant que le soleil ne se montre à l’horizon. Mais jamais nous ne fûmes découverts. Bien sûr, je voyais bien des suspicions de la part de mon père, probablement dues au changement de ma personne et de mon comportement. De plus en plus, il donnait à Jörn des tâches difficiles à accomplir pour quelqu’un de son âge et témoignait moins de sympathie qu’auparavant à son égard, si jamais sympathie il y eut.
Son attitude envers moi changea aussi; je le sentais plus sévère, plus attentif à mes actions, à la direction de mes regards. Mon père se mit à m’interroger sur mes lectures, à s’intéresser à mes activités solitaires – je me savais surveillé. Mais cela n’eut aucune répercussion sur nos rencontres nocturnes, qui continuèrent comme à l’habitude. C’est alors que Jörn m’initia au pouvoir de l’absinthe et de l’opium. Selon lui, l’adolescence, permet d’atteindre des états de conscience auxquels même les plus grands yogis ne peuvent que rêver.
Un soir d’été particulièrement humide, comme si le ciel allait couler sur nos têtes, l’opium déclencha une vision qui resta toujours mystérieuse : nous étions dans le bureau de mon père; Jörn m’enseignait à laisser errer mon âme hors de mon corps quand j’eus l’impression que l’air s’était enfui de la pièce. Les murs de pierre grise donnaient un aspect lugubre à cette nuit sans étoile. Le grand chandelier diffusait sa pâle lueur dans la pièce lourde de tant de méditation.
Soudain, le corps du vieux domestique prit des proportions gigantesques et ses traits se stabilisèrent comme jamais auparavant sous la lumière chancelante des chandelles. Il devint comme une ombre – une ombre claire et distincte. Sa voix se fit plus liquide, et ses flots me percutèrent comme une cascade dans un bassin stagnant. Ses paroles firent naître en moi les plus grandes terreurs. L’immense silhouette déblatérait sur les possibilités infinies de l’esprit humain, et sans comprendre, j’absorbais le savoir sombre et oublié qu’il vomissait de sa bouche tordue. L’œil de mon maître tournoyait sans répit, brillant dans l’ombre pendant qu’il m’emmenait aux limites de la connaissance et de la mort. Le secret qu’il me révéla ne fut qu’un murmure. Ses paroles se gravèrent dans mon esprit; je les buvais comme on savoure une coupe d’Amontillado.
Tout à coup, des pas résonnèrent dans le couloir. La porte s’ouvrit brusquement. Mon père entra dans la pièce, en furie. Son regard se posa sur moi, puis sur le vieil homme noueux. Son visage montra l’expression de la haine la moins contrôlée. Il courut vers Jörn et le poussa à travers la fenêtre ouverte derrière lui. L’œil du domestique, pour la seule fois, se posa sur moi alors qu’il basculait vers la cour intérieure, plusieurs mètres en contrebas. Son corps fit un bruit sourd en s’écrasant sur le pavé. Puis, sans un mot, mon père me regarda, braquant sa face convulsée dans mes yeux, et quitta la pièce sans un mot.
Le lendemain, à la première heure, je fus jeté dans une diligence et envoyé aux États-Unis. Je ne revis plus jamais mon père.
En Amérique, je vécus une vie de paria, mendiant chaque jour pour un peu de pain dur. Mon existence était partagée entre la mendicité et l’alcool. L’enveloppe de chair qu’était mon corps dépérissait de jour en jour, laissant mon esprit vagabonder et s’envoler dans l’ivresse de cette vie sans cesse oubliée.
Jusqu’à ce que j’entende à nouveau la douce voix de Jörn. D’abord, je la perçus faiblement, comme poussée par un vent lointain. Je poursuivis en titubant l’origine de ce murmure, parcourant la ville dans ses moindres recoins sans trouver l’homme à qui elle appartenait. Puis elle devint plus forte et d’une clarté inouïe. Ainsi, la voix désincarnée de mon professeur maudit envahit mon existence, me poussant aux frontières indécises de la raison. C’est alors qu’un miracle se produit : Éléonora.
Cette femme, qui m’était totalement inconnue, me prit en pitié et se fit un devoir de me remettre sur pieds. Elle m’offrit une chance de refaire ma vie, m’engageant comme domestique dans sa maison de campagne, bien enfoncée dans l’état brumeux du Vermont. Elle me traita avec grande tendresse, comme si j’étais son enfant; elle me nourrissait quand j’en étais incapable et me chantait des berceuses pendant mes crises de délirium tremens. Je revins peu à peu à moi, retrouvant l’être que j’avais été jadis. La première chose que je voulu faire lorsque mes forces revinrent fut de remercier ma bienfaitrice. Je venais tout juste d’ouvrir les lèvres lorsque je fus pris d’une grande terreur : la voix de Jörn, plus limpide que jamais, résonna dans la pièce. Quelques jours ont été nécessaires pour m’habituer au son mielleux qui sortait désormais de ma bouche.
Je gardai jalousement ce secret, redoutant d’être envoyé à l’asile si je faisais part à quiconque de ce phénomène étrange. Le changement radical dans le son de ma voix fit naitre dans mon esprit toutes sortes de questionnements qui me torturèrent pendant des jours et des nuits. Puis, ce matin, j’eus enfin une réponse.
Dans la cour de la grande maison, des enfants jouaient au ballon avec force cris et rires. Je les regardai longtemps avant d’apercevoir un jeune garçon, à l’écart. Assis à l’ombre d’un arbre, il avait le nez plongé dans un gros livre à reliure de cuir.

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